Insécurité alimentaire, finance et agriculture générative
Abstract
La financiarisation du commerce international des produits agricoles entraîne la volatilité des prix, le déplacement des petits agriculteurs et l'insécurité alimentaire. Le commerce spéculatif et l'agriculture industrielle entravent les pratiques durables. Les réformes des systèmes financiers et le soutien à l'agriculture régénératrice sont essentiels pour garantir la sécurité alimentaire à long terme.
Primera parte: Por qué las finanzas promueven la hambruna y obstaculizan la agroecología
La inseguridad alimentaria y la financiación agrícola están estrechamente vinculadas; forman una compleja red de interdependencias que influyen en la capacidad de las poblaciones, en particular de las más desfavorecidas, para acceder a alimentos suficientes y sostenibles. Esta interdependencia podría provocar hambrunas crónicas a gran escala en los próximos años. Sin embargo, disponemos de medidas para evitar lo peor, sobre todo mediante la regulación financiera, la gestión de los recursos agrícolas como bienes comunes y el uso de la agricultura generativa.
El vínculo esencial entre la seguridad alimentaria y la financiación de los mercados reside en la financiarización del comercio internacional de productos agrícolas. Aquí es donde empezaremos. Después, veremos cómo las reformas del sistema financiero a nivel mundial, unidas a la aplicación de programas agroecológicos centrados en la gestión de los recursos como bienes comunes, pueden ayudar a evitar lo peor. Por último, sugeriré cómo unas soluciones de financiación originales para la agricultura generativa podrían combatir simultáneamente el calentamiento global, detener las hambrunas crónicas y restaurar los ecosistemas naturales amenazados por la expansión urbana y la agroindustria.
Ya se han producido hambrunas espantosas a causa de fenómenos climáticos extremos, combinados con la negligencia de las autoridades públicas (coloniales) de la época, testigos de las devastadoras consecuencias de la serie de fenómenos de El Niño que, a principios de la década de 1890, asolaron Brasil, el África subsahariana, India y China.[1]La cuestión a la que se enfrenta hoy la comunidad internacional es, por tanto, encontrar la manera de garantizar que esta tragedia no se repita.
I. Insécurité alimentaire et AHPPN
I.1 Insécurité alimentaire
L’insécurité alimentaire demeure un problème mondial majeur : selon le rapport sur l’état de la sécurité alimentaire et de la nutrition dans le monde, environ 733 millions de personnes souffriront de la faim en 2023, soit une personne sur onze dans le monde ; cela représente une augmentation significative par rapport aux 690 millions de personnes en 2019. Les niveaux de la famine dans le monde ont stagné pendant trois années consécutives, mais avec une augmentation notable de la malnutrition par rapport aux années précédentes.[1] D’autre part, le Programme alimentaire mondial rapporte que 309 millions de personnes sont confrontées à une famine aiguë, ce qui montre la gravité de la crise alimentaire mondiale.[2]
Les causes sont multiples et, hélas, bien connues. Il s’agit notamment des conflits armés, des dérèglements climatiques, de la pauvreté endémique et des krachs financiers.[3] De plus, selon le Rapport mondial sur la crise alimentaire mondiale (GFCR) de 2024, 208,3 millions de personnes devraient connaître des niveaux élevés d’insécurité alimentaire aiguë en 2024.[4] Au plan géographique, le continent africain est confronté aux plus hauts niveaux de famine, avec environ 20 % de sa population touchée.[5] Considérant qu’entre un et un milliard et demi de personnes supplémentaires sont attendues sur le continent au cours de la prochaine génération, il est difficile d’imaginer comment ces problèmes de sous-alimentation ou de malnutrition pourraient se résoudre spontanément sur ce continent. En Asie, des défis stables mais importants persistent avec environ 8,1 % de sa population souffrant de famine.[6] En Amérique latine et dans les Caraïbes, le rapport de 2023 sur la situation alimentaire et la nutrition indique qu’approximativement 6,5 % de la population souffre de la faim, soit environ 43,2 millions de personnes. La stagnation, voire la régression quant à l’objectif 2 du développement durable (éliminer la faim) est alarmante. À quelques années de l’échéance 2030, il est urgent d’agir.
I.2 Déficit de la fourniture mondiale en eau
Le manque d’accès à l’eau potable est l’une des principales causes des famines qui menacent le monde. De plus, 70 % de l’eau douce utilisée par les humains dans le monde est consommée à des fins agricoles. L’accès à l’eau douce est donc indispensable au développement de l’agriculture.
D’ici 2030, la demande globale en eau devrait augmenter de 40 %, principalement en raison de la croissance démographique, de l’industrialisation et des besoins agricoles. Cette augmentation entraînera un écart important entre l’offre et la demande si les modes de consommation et les pratiques de gestion actuels restent inchangés.[1]Au niveau régional, le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord devraient être confrontés à un stress hydrique extrême, les projections indiquant que 100 % de la population vivra dans des conditions de stress hydrique élevé d’ici 2050.[2] D’ici 2030, la consommation totale d’eau de la Chine devrait atteindre la limite des ressources disponibles, mettant en évidence un déséquilibre critique entre l’offre et la demande.[3]Quant à la population urbaine mondiale confrontée à la pénurie d’eau, elle devrait passer de 933 millions en 2016 à entre 1,693 milliard et 2,373 milliards d’ici 2050. Cela représente une augmentation significative dans les zones urbaines où la demande dépasse l’offre disponible.[4]
L’écart prévu en matière de demande en eau souligne le besoin urgent d’améliorer les stratégies de gestion de l’eau, d’investir dans les infrastructures et de mettre en œuvre des pratiques durables dans divers secteurs. Sans changements significatifs, de nombreuses régions seront confrontées à de graves problèmes de disponibilité et de qualité de l’eau dans les années à venir. De nombreux êtres humains peuvent vivre sans électricité ; certains d’entre nous peuvent survivre sans nourriture pendant quelques jours, mais personne ne peut survivre sans eau.
I.3 AHPPN
De nombreuses régions du monde consomment des produits agricoles qu’elles ne produisent pas localement. Elles sont donc dépendantes du commerce international pour leur approvisionnement. Une façon de mesurer cette dépendance est de quantifier l’Appropriation humaine de la production primaire nette (AHPPN). Cet indicateur mesure la part de la production primaire ‘naturelle’ de biomasse (PPN,rendue possible par la photosynthèse de l’énergie solaire[1]), qui est détournée par les activités humaines, soit parce qu’elle est extraite par l’homme (par exemple, lorsque nous mangeons des légumes ou de la salade) soit réduite en raison de changements d’utilisation des terres (par exemple, lorsque nous construisons une maison ou un parking qui, en artificialisant le sol, l’empêche de convertir l’énergie solaire en biomasse).
D'une manière générale,
1. LaAHPPNvarie considérablement à travers le monde, en fonction de l'intensité de l'utilisation des terres et des pratiques agricoles. Elle tend toutefois à être plus élevée dans les pays industrialisés et les zones densément peuplées.
1. LaAHPPNvarie considérablement à travers le monde, en fonction de l'intensité de l'utilisation des terres et des pratiques agricoles. Elle tend toutefois à être plus élevée dans les pays industrialisés et les zones densément peuplées.
2. À l’échelle mondiale, on estime que AHPPN représenterait entre 20 et 30 % de la PPN terrestre totale, mais ce chiffre peut varier selon les études et les méthodologies utilisées. Personne ne sait exactement où se situe le seuil de AHPPN, au-delà duquel ce que nous prélevons à la ‘nature’ empêchera les écosystèmes naturels de se reproduire. Ce seuil dépend certainement des conditions de reproduction locales de chaque écosystème. Une chose est sûre cependant : il a déjà été franchi pour certains écosystèmes, comme la faune piscicole comestible de la plupart des océans. À tel point que certains océanologues anticipent que la rupture des chaînes trophiques responsables de la reproduction de ces poissons, causée notamment par la surpêche industrielle en haute mer, la pollution et la perte d’habitats, pourrait entraîner la disparition des poissons comestibles de nos mers d’ici 2050.[2] Ils seront alors remplacés par des méduses.[3]
3. Les régions à agriculture intensive ou à forte urbanisation ont généralement des valeurs de AHPPN plus élevées. À l'inverse, les zones forestières préservées et les régions peu peuplées ont tendance à avoir des valeurs de AHPPN plus faibles.
La figure 1[4] montre l’évolution probable de la AHPPN liée à la consommation de produits agricoles dans le monde (cHANPP en anglais) entre l’an 2000 et le chiffre projeté pour 2050.
Fig. 1 HANPP linked to consumption (2000-2050)
Comme le montre la figure 1, l’Asie du Sud, l’Afrique centrale et certaines régions d’Amérique du Sud connaîtront très probablement une augmentation significative de la consommation de AHPPN au cours des prochaines décennies. En revanche, bien que la population humaine devrait continuer à croître en Chine orientale et en Afrique australe au cours des deux prochaines décennies (et diminuer par la suite), la AHPPN devrait diminuer dans ces régions en raison des améliorations prévisibles des technologies agricoles utilisées dans ces régions d’ici le milieu du siècle. Une diminution de AHNPN est aussi prévue pour l’Europe, la Russie et le Japon, surtout à cause du progrès de la technologie. L’augmentation de AHPPN en Inde, en Amérique du Nord et en Amérique du Sud se produira probablement à cause de deux facteurs importants : la croissance démographique et la hausse de la consommation par habitant. Enfin, dans la plupart des pays africains, l’augmentation de AHPPN résultera probablement non seulement de l’explosion démographique mais aussi de l’intensification des impacts de l’agriculture sur les écosystèmes causés par le faible niveau d’exploitation actuelle des ressources naturelles dans ces régions.
Bien sûr, il s’agit de scénarios prospectifs qui doivent être interprétés avec prudence, mais ils n’en laissent pas moins entrevoir des tendances lourdes. Ils suggèrent que la perte nette de biomasse causée par l’appropriation humaine pourrait augmenter de manière continue au cours des prochaines décennies, principalement en raison de l’augmentation marquée de la population mondiale et de la consommation par habitant de produits forestiers et agricoles. Celle-ci ne serait pas entièrement compensée par l’augmentation prévisible de la PPN terrestre induite par le réchauffement climatique (pensons à l’Alaska ou à la Sibérie, où certains scénarios plutôt optimistes envisagent le déploiement d’une agriculture favorisée par la fonte du pergélisol[1]).
Les améliorations des techniques agricoles peuvent atténuer partiellement les impacts négatifs de l’appropriation humaine des ressources naturelles sur les écosystèmes terrestres, en particulier dans les pays développés et en développement. Cependant, cette amélioration sera au mieux partielle, et il serait d’un techno-optimisme irresponsable de considérer que le problème de la sécurité alimentaire est déjà résolu grâce au progrès technique. D’autant que, comme l’a montré le débat entre économistes américains sur la « stagnation séculaire », personne ne voit de rupture technologique à l’horizon dans les deux ou trois décennies à venir.[2]
Comme le montre la figure 2[3], la comparaison avec la carte annuelle de production de biomasse photosynthétique suggère qu’un écart croissant entre la demande humaine et l’offre des écosystèmes se produira très probablement dans les régions densément peuplées, notamment le nord de l’Inde, l’est de la Chine et la région de Wuhan, le sud-ouest de la péninsule arabique, la moitié sud de l’archipel japonais et l’île de Java. Dans ces régions, les approvisionnements extérieurs en produits agricoles sont impératifs. Ils le resteront à l’avenir pour satisfaire les besoins de la population humaine locale et soutenir le développement des écosystèmes. C’est là qu’intervient le commerce international de produits agricoles d’une manière décisive pour la survie de ces régions.
Figure 2. Production annuelle de biomasse (en grammes de carbone par année et m)
De plus, le solde net positif entre l'offre globale potentielle de biomasse des écosystèmes terrestres et la demande humaine en produits photosynthétiques pourrait diminuer après 2050, lorsque la productivité nette des écosystèmes terrestres diminuera en raison de la respiration accrue des écosystèmes induite par le réchauffement climatique. En d'autres termes, les famines chroniques actuelles sont essentiellement un problème de mauvaise répartition de la production agricole qui, à elle seule, nourrirait l'ensemble de l'humanité. Il est fort probable que cela continuera d'être le cas jusqu'en 2050. Dans la seconde moitié de ce siècle, cependant, ce sera de moins en moins le cas : les famines pourraient bien devenir la conséquence, non seulement de problèmes de répartition massivement inégalitaire, mais aussi d'une production agricole globale nette insuffisante. On a du mal à imaginer ce qu'une telle situation engendrerait en termes de tensions et de conflits internationaux.
II.Commerce et financement agricoles internationaux
Outre les causes évoquées précédemment, la financiarisation du commerce international des produits agricoles est l’une des causes majeures des catastrophes alimentaires actuelles et futures.
La mondialisation des marchés s’est fortement accélérée dans les années 1980, avec la mise en place de programmes d’ajustement structurel dans de nombreux pays en développement, ouvrant davantage leurs marchés agricoles. Le cycle d’Uruguay (1986-1994) a conduit à la création de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en 1995, intégrant pour la première fois l’agriculture dans les négociations commerciales multilatérales. Les échanges agricoles internationaux ont alors connu une croissance importante, passant d’un flux d’environ 570 milliards de dollars en 2000 à plus de 1 500 milliards de dollars en 2019. Les pays émergents comme le Brésil, la Chine et l’Inde sont rapidement devenus des acteurs majeurs du commerce agricole mondial. Dans le même temps, le développement des chaînes de valeur mondiales a transformé la nature des échanges agricoles, avec une augmentation des échanges de produits transformés et intermédiaires. La principale transformation du marché mondial des matières premières agricoles au début des années 2000 a cependant été sa relation avec les marchés financiers mondialisés.
II.1Produits financiers dérivés sur matières premières
La financiarisation du secteur agricole se manifeste d’abord par l’explosion du volume des transactions sur les marchés dérivés de matières premières, notamment dans le secteur agricole. À la fin des années 1990, les échanges de matières premières sur les marchés financiers ont été marqués par une participation accrue des investisseurs institutionnels, tels que les fonds de pension et les fonds spéculatifs (hedge funds). Depuis, les marchés de matières premières, notamment agricoles, sont devenus un terrain d’investissement privilégié pour divers acteurs financiers, avec une augmentation des échanges sur des plateformes dématérialisées et un recours accru aux instruments dérivés. Ces instruments permettent aux acteurs financiers de spéculer sur les prix futurs des produits agricoles et d’investir massivement dans des acquisitions foncières, souvent au détriment des agriculteurs locaux.
Le volume des transactions sur les marchés financiers des produits dérivés agricoles est souvent supérieur à celui du marché au comptant des matières premières sous-jacentes.[1] Sur la Bourse du commerce de Chicago (Chicago Board of Trade), par exemple, les acteurs financiers dominent, détenant environ 74 % des positions ouvertessur les contrats à terme sur le blé. Cela met en évidence un volume de transactions sur produits dérivés bien plus élevé que sur le marché au comptant.[2]Plus globalement, il est bien connu que le volume global des échanges de produits dérivés sur matières premières dépasse de loin celui des échanges de matières premières physiques. Par exemple, en 2021, les marchés mondiaux des produits dérivés sur matières premières ont vu leurs volumes atteindre plusieurs milliers de milliards de dollars, reflétant une tendance selon laquelle les échanges de produits dérivés sont souvent au-delà de 10 à 20 fois plus importants que les transactions physiques.
En conséquence, les prix des matières premières agricoles ne sont plus dictés par l'offre et la demande de produits au comptant, mais par l'offre et la demande spéculatives d'actifs financiers dérivés. Cette financiarisation a été dénoncée avec force, entre autres, par le pape Benoît XVI.[3]L’OMC ne l’a jamais régulée, la sphère financière ne faisant pas partie du mandat de l’organisation. L’OMC ne peut donc qu’assister impuissante à l’évolution des marchés des matières premières, dont les tenants et aboutissants échappent largement à son contrôle.
Figure 3 Index des prix des marchandises agricoles (1960-2020)
En effet, la financiarisation du monde agricole a entraîné une grande volatilité des prix agricoles internationaux (comme le montre la figure 3), au détriment des agriculteurs et des consommateurs des pays en développement, qui n’ont aucun moyen de se protéger contre les nouveaux risques induits par cette volatilité (alors que les entreprises du Nord ont accès aux marchés financiers pour trouver des actifs pour les protéger). En d’autres termes, la financiarisation a créé un nouveau risque (celui des variations de prix soudaines et incontrôlables) auquel les ‘pauvres’ (et non les ‘riches’) sont impuissants à faire face. Ensuite, elle a créé de nouvelles opportunités d’accumulation de capital par les élites financières, consolidant le pouvoir et la richesse des acteurs financiers au sein du système alimentaire. De plus, la quête de rendements élevés pour les investisseurs (souvent 10 % par an dans des économies où la croissance du PIB ne dépasse pas 3 % par an, ce qui nécessite de trouver des niches au moins trois fois plus rentables que la moyenne) a encouragé le développement d’une agriculture industrielle à grande échelle au détriment des petits agriculteurs.
Or, on le sait, ce sont les petits paysans qui nourrissent l'humanité. Selon la FAO, plus de 90 % des exploitations agricoles sont gérées par un individu ou une famille et reposent essentiellement sur la main d'œuvre familiale. Ces exploitations familiales produisent 70 à 80 % de l'alimentation mondiale. D’un autre côté, les « petits exploitants » sont ceux qui travaillent sur moins de 2 hectares : ils sont aujourd'hui contraints d'occuper moins d'un quart des terres agricoles mondiales, alors qu'ils produisent environ un tiers des produits agricoles. Ils ont donc une productivité moyenne d'au moins 33 % supérieure à celle des grandes exploitations ! La majorité des petits exploitants sont des femmes.
Dans de nombreuses régions du monde, les petites exploitations disparaissent du fait de la financiarisation de l'agriculture, tandis que les grandes exploitations s'étendent au détriment d'une productivité agricole vouée à décliner. Malheureusement, des institutions comme la Banque mondiale ont accéléré ce processus. Au Brésil, par exemple, un programme de titrage foncier soutenu par la Banque mondiale a conduit à la privatisation de 4 millions d'hectares, menaçant d'évincer 11 000 agriculteurs au profit d'entreprises internationales. L'approche « Maximiser le financement pour le développement » (MFD, Maximizing Finance for Development) de la Banque mondiale promeut l'utilisation des ressources publiques pour attirer les investissements privés dans le secteur agricole des pays en développement.
Enfin, les petites exploitations sont les plus susceptibles de mettre en œuvre des solutions inspirées de l'agroécologie – notamment l'agriculture régénératrice.
II.2 Obstacles à la transition vers l’agriculture régénératrice
On estime que l’expansion des pratiques agricoles régénératrices dans le monde entier pourrait éliminer entre 15 et 23 gigatonnes de CO2 de l’atmosphère d’ici 2050.[1] Cela représente environ 4 à 8 % de la quantité mondiale de CO2émise par l’agriculture depuis le début de la révolution industrielle et encore emprisonnée dans l’atmosphère aujourd’hui. En outre, certaines études suggèrent que l’AR pourrait séquestrer plus de 60 millions de tonnes de carbone par an dans des régions spécifiques, comme la Californie.[2] À long terme, l’AR pourrait potentiellement éliminer entre 100 et 200 gigatonnes de CO2 de l’atmosphère d’ici la fin du siècle si elle était largement adoptée – soit près de 60 % de la quantité mondiale de CO2 émise par l’agriculture depuis le début de la révolution industrielle et encore emprisonnée dans l’atmosphère aujourd’hui.[3]
Les défis financiers associés à l’agriculture régénératrice (AR) sont cependant multiples. Tout d’abord, les coûts d’investissement initiaux élevés rendent l’adoption difficile. Les petits agriculteurs en particulier ont souvent du mal à couvrir ces dépenses de transition.[4] De plus, les rendements chutent pendant une période d’ajustement initiale, avant de remonter. Cette baisse temporaire de la production peut durer de 3 à 5 ans, ce qui est déstabilisant financièrement pour les petits agriculteurs.[5] Malgré des rendements et des marges plus élevés à long terme, ce coût initial élevé conduit de nombreux investisseurs à négliger l’AR, privilégiant les rendements immédiats plutôt que les investissements à long terme. Par conséquent, il manque de véritables solutions de financement pour soutenir la transition.[6] Bien sûr, on peut espérer que les marchés reconnaîtront bientôt la valeur des produits issus de l’AR, mais cela dépend de la reconnaissance des options de certification : pour l’instant, il manque des normes claires pour l’AR et la multiplicité des options de certification crée de l’incertitude.[7]
En bref, la planète est sur le point de s’engager sur la voie de l’appropriation de la biomasse qui rendra de plus en plus difficile (voire impossible) d’éviter le déploiement à grande échelle des famines chroniques que nous connaissons déjà. L’AR est certainement l’une des solutions pour réduire les émissions agricoles, séquestrer naturellement le carbone, protéger la biodiversité, autonomiser les petits agriculteurs tout en augmentant la productivité agricole globale et autonomiser les femmes. L’un des obstacles majeurs, mais pas le seul, réside dans le financement de la transition de l’agriculture à petite échelle vers l’AR. C’est cette question que nous examinerons dans ce qui suit.
[1] MikeDavis(2001)LateVictorianHolocausts:ElNiñoFaminesandtheMakingoftheThirdWorld,VersoBooks,estime le nombre de morts entre 30 et60 millions.
[2]https://tinyurl.com/4spnure4
[3]https://www.wfp.org/global-hunger-crisis
[4]https://tinyurl.com/2p9sbeaf
[5]https://www.heifer.org/blog/understanding-global-hunger-and-food-insecurity.html
[6]https://tinyurl.com/2p84du2b
[7]https://tinyurl.com/ycxhd2r7
[8] ChartingOurWaterFuture,McKinseyreport,2009.
[9] Ibid.
[10]https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC7932088/
[11]https://www.nature.com/articles/s41467-021-25026-3
[12] Ici, nous parlons ‘seulement’ de biomasse (mesurée en kg de carbone) – et non de biodiversité. Cette dernière est une notion beaucoup plus complexe. Toutefois, il est évident qu’il ne peut y avoir de biodiversité sans une quantité minimale de biomasse.
[13] Worm, B., et coll. (2009). Rebuilding global fisheries. Science, 325 (5940), 578-585.
[14] La réponse de certains de mes collègues économistes selon laquelle cela fournira de bonnes incitations à la pisciculture, ce qui stimulera le PIB, est tout simplement irresponsable.
[15] Ma,T.,Zhou,C.,&Pei,T.(2014).Simulatingandestimatingtempo-spatialpatternsinglobalhumanappropriationof net primaryproduction(HANPP):Aconsumption-basedapproach.EcologicalModelling,291, 51-59.
[16] De tels scénarios sont trop optimistes, car la fonte du pergélisol, tout en libérant d’énormes zones potentielles pour l’agriculture, pourrait également libérer une énorme quantité de méthane actuellement captive ainsi que des pandémies anciennes et éteintes (anthrax, etc.). Le réchauffement climatique pourrait alors s’accélérer jusqu’à atteindre des proportions catastrophiques sous des stress sanitaires importants analogues à ceux de la COVID-19.
[17] Summers, L. H. (2014). U.S. economic prospects: Secular stagnation, hysteresis, and the zero lower bound.BusinessEconomics,49(2),65–73. En particulier, l’IA ne peut pas compter parmi les facteurs de progrès technique net pour l’humanité dans son ensemble (même si son utilisation intelligente permet l’analyse d’une grande quantité de données utiles pour l’agriculture). Voir Alombert, A., & Giraud, G. (2024). Le capital que je ne suispas ! Mettre l’économie et lenumériqueau servicede l’avenir. Fayard.
[18] Field,C.B.,Behrenfeld,M.J.,Randerson,J.T.&Falkowski,P.(1998).Primaryproductionofthebiosphere:integratingterrestrialandoceanic components.Science, 281 (5374), 237-240.
[19] Parlement européen(2024).Theroleofcommoditytradersinshapingagriculturalmarkets. Département thématique des politiques structurelles et de cohésion.
[20]https://tinyurl.com/yzfmuzkk
[21] À l’occasion d’une allocution à laFAO à l’occasion du Sommet mondial sur la sécurité alimentaire, le 16 novembre2009.
[22]https://tinyurl.com/yym8ch2e
[23] Ibid.
[24]https://tinyurl.com/5n6s9h73
[25]https://tinyurl.com/yet5xmh3
[26]https://tinyurl.com/n8sje5j9
Le père Gaël Giraud Sj est un jésuite français formé en mathématiques (PhD), en théologie (PhD) et en économie. Il a servi à titre d’économiste en chef et de directeur général de l’Agence française de développement avant de fonder et de diriger le Programme de justice environnementale de l’Université de Georgetown. Il est également un chercheur sénior au Centre national français de recherche scientifique et un collaborateur au Centre Avec et au Forum Saint-Michel (Bruxelles).