Intensification de l’agriculture régénératrice : vers un « multilatéralisme d’en bas »
Abstract
L'extension de l'agriculture régénératrice (AR) requiert des échanges dette-climat et une réglementation plus stricte des marchés financiers. Les organisations de base et l'Église catholique, en particulier les religieuses, sont essentielles pour aider les petits agriculteurs à adopter des pratiques durables.
Pour tenter de remédier à certains des problèmes évoqués dans la première partie – sachant qu’il n’existe pas de solution magique universelle –, un passage à l’Agriculture Régénératrice (AR) à plus grande échelle est très probablement une étape nécessaire. Dans ce qui suit, nous remonterons jusqu’aux institutions internationales, notamment financières, pour comprendre comment surmonter les obstacles à ce passage. Puis nous redescendrons sur le terrain. Ce retour s’inscrit dans la lignée de ce que le pape François appelle le « multilatéralisme par en bas » dans son exhortation apostolique Laudate Deum (2023), c’est-à-dire une forme de coopération internationale qui s’appuie sur les acteurs de la société civile plutôt que sur les élites politiques seules. En effet, « les solutions les plus efficaces ne viendront pas seulement des efforts individuels, mais surtout des grandes décisions politiques au niveau national et international » (Laudate Deum 69).
I. Échanges de dettes pour l’agriculture régénératrice (AR)
De toute évidence, pour développer l’AR, il faut trouver des solutions de financement ciblant les petits agriculteurs. Le secteur public serait un candidat évident à cet effet. Comme on le sait, le montant de la dette publique dans les pays du Sud a atteint des niveaux alarmants, ce qui a un impact significatif sur la stabilité économique et les efforts de développement. Les pays du Sud connaissent la pire crise de la dette de leur histoire, avec en moyenne 38 % des recettes publiques absorbées par le service de la dette, s’élevant à 54 % en Afrique.[1] En conséquence, en Afrique, une personne moyenne dépense plus pour les intérêts de la dette que pour l’éducation ou les soins de santé.[2] Le stock total de la dette publique extérieure des pays à revenu faible et intermédiaire a doublé, passant de 1 500 milliards de dollars à plus de 3 000 milliards de dollars entre 2010 et 2021, ce qui met encore plus à rude épreuve leurs économies et rend de plus en plus difficile le financement de solutions innovantes telles que l’agroécologie.[3]
En conséquence, il existe une demande croissante pour une nouvelle approche de la soutenabilité de la dette qui donne la priorité aux besoins des pays du Sud, notamment à la lumière de la crise climatique. Les organisations de la société civile militent en faveur de l’annulation inconditionnelle des dettes insoutenables afin de permettre à ces pays d’investir dans des domaines cruciaux comme la santé, l’éducation et la résilience climatique. Certes, dans les années 1990, l’Église catholique s’est prononcée avec force, par la voix de saint Jean-Paul II, en faveur de l’annulation des dettes publiques des pays du Sud. Si cela n’est pas exclu (d’autant que la montée en puissance de la Banque de développement de Chine fait que le Club de Paris[4] est de plus en plus menacé d’être remplacé, un jour, par le Club de Pékin), une telle solution reste éminemment politique et soumise à l’agenda des grandes puissances.
Les échanges dette-climat semblent donc être une solution moins ambitieuse mais plus réaliste dans le contexte actuel. Il s’agit d’opérations financières par lesquelles une partie de la dette d’un pays est annulée ou refinancée en échange d’investissements du pays dans des actions climatiques ou des priorités de conservation. Ces échanges permettent de répondre au fardeau de la dette et aux défis du changement climatique, en particulier dans les pays en développement à faible revenu et les petits États insulaires en développement. La Banque mondiale a mis en œuvre des centaines de ces échanges au début des années 2000, mais uniquement au niveau régional.
Au niveau national, l’Agence française de développement (AFD) a mis en place un Contrat de Désendettement et de Développement (CDD) avec la Côte d’Ivoire pour convertir (une partie de) sa dette souveraine en subventions pour des projets de développement. Ce mécanisme a été mis en place en 2012 et a déjà engagé près de 2,9 milliards d’euros pour le développement ivoirien. Ayant travaillé à sa mise en œuvre en tant qu’économiste en chef et directeur exécutif de l’AFD, je peux constater qu’il s’agit d’une manière innovante d’étendre la logique d’un échange dette-climat au niveau national. Plus récemment, l’Afrique du Sud plaide depuis la COP27 pour un échange dette-climat national sur lequel le Georgetown Environmental Justice Program travaille depuis un certain temps. Plus récemment encore, l’Allemagne propose des échanges dette-climat jusqu’à 150 millions d’euros par an aux pays partenaires, par exemple Kenya, Égypte et Tunisie. .[5] L’Équateur a récemment complété un échange dettes-nature à grande échelle.[6] En outre, 58 des pays en développement les plus vulnérables au changement climatique doivent rembourser près de 500 milliards de dollars au cours des quatre prochaines années.[7] Un autre groupe de 20 pays a annoncé son intention de suspendre le remboursement de 685 milliards de dollars de dette, dans l’espoir de l’échanger contre des investissements dans des projets climatiques.[8] Plus généralement, le marché potentiel des échanges dette-nature a atteint plus de 800 milliards de dollars en 2023 et continue de croître.[9]
Ces montants montrent que le potentiel total des échanges dette-climat est bien supérieur aux montants actuellement réalisés. De plus, les montants actuels des échanges sont souvent considérés comme « symboliques » par rapport aux besoins totaux d’investissement pour la transition climatique.[10] En effet, une estimation optimiste de ces derniers serait, au niveau mondial, d’environ 90 000 milliards de dollars au cours des 20 prochaines années.[11]
Il s’agit donc de soutenir que les échanges de dette pourraient être mis en œuvre sous condition dans les pays du Sud investissant dans l’AR, en ciblant explicitement les petits agriculteurs. Mais pour que cette solution de financement ne soit pas anéantie par des mouvements gigantesques de capitaux financiers envoyés dans la mauvaise direction, il faut aussi envisager de réguler les marchés financiers des matières premières.
II. Réglementation des marchés financiers sur les matières premières
Comme nous l’avons dit, l’OMC ne peut pas s’attaquer à la financiarisation du commerce international des matières premières puisque la sphère financière ne relève pas de sa compétence. Ceci explique en partie la léthargie du Cycle de Doha, lancé officiellement en 2001, et dont les négociations piétinent depuis des décennies. Une étape importante pour réhabiliter une telle instance internationale serait donc de rapatrier les marchés des produits dérivés financiers sur les taux de change et les matières premières dans sa juridiction. Voici une liste de réformes que l’OMC pourrait exiger. Elles devraient être mises en œuvre par les régulateurs financiers (tels que l’ESMA en Europe, la SEC aux États-Unis, la FSA au Japon, la SFC à Hong Kong, la MAS à Singapour, etc.), éventuellement sous l’autorité, par exemple, de l’OMC, des Nations Unies ou du G20.
Premièrement, étant donné que ces marchés sont profondément inefficaces,[12] il est nécessaire de renforcer la régulation des marchés dérivés. Cela serait conforme à l’enseignement social catholique de ces dernières années.[13] Les régulateurs financiers pourraient imposer des limites de position plus strictes à tous les acteurs financiers : les limites de position précisent des seuils quantitatifs clairs pour la taille maximale d’une position sur un dérivé de matières premières que des personnes ou des groupes d’entreprises peuvent détenir.[14] Contrairement à ce qui est parfois proclamé, le contrôle du respect de ces limites de position est parfaitement possible. Malheureusement, plusieurs acteurs ont avancé ces dernières années des arguments contraires au motif que les limites de position nuisent à la liquidité du marché. Or, la liquidité du marché est un concept fourre-tout qui admet au moins 5 ou 6 définitions alternatives et dont il n’a pas été démontré qu’il avait la moindre utilité sociale (à moins de vouloir entretenir le mythe de l’efficience du marché).[15]
Deuxièmement, il faut améliorer la transparence des transactions. Aujourd’hui, de nombreuses transactions sur les dérivés de matières premières sont de gré à gré (OTC) et ne sont donc soumises à aucun contrôle ni reporting. Ces transactions devraient plutôt être réalisées sur des marchés centralisés par des chambres de compensation (dont les exigences de marge doivent être augmentées pour les rendre plus résilientes en cas de krach). La directive européenne MiFID II (Markets in Financial Instruments Directive II) de 2018 a fait un pas positif mais insuffisant dans cette direction en imposant une nouvelle plateforme de négociation (OTF) pour les dérivés de matières premières.[16] Notons que ces réformes concernent toutes les matières premières (y compris l’énergie et les mines), et pas seulement l’agriculture. Mais le défi de la raréfaction programmée de ces ressources[17] fait qu’il serait également très utile de libérer ces marchés du danger de la spéculation.
Troisièmement, il faudrait limiter, voire interdire, l’usage du trading haute fréquence (HFT).[18] Ces transactions se font à des intervalles de quelques millisecondes (parfois microsecondes), gérées par des algorithmes numériques. Ces machines traitent aujourd’hui plus de 60 % des transactions sur les dérivés de matières premières aux États-Unis, ce qui fait courir le risque d’emballement spéculatif et de krachs majeurs à travers le monde. Là encore, le seul argument en faveur de la diffusion du HFT est qu’il favoriserait la liquidité, ce qui est faux : dès que les prix baissent, l’écrasante majorité des logiciels de HFT se retirent du marché au moment même où l’on s’attendrait à ce qu’un mécanisme de soutien à la liquidité maintienne sa position pour éviter de provoquer un krach. Dans la mesure où la valeur économique d’un produit agricole ne change pas mille fois par seconde, nous ne perdrions rien de substantiel à interdire purement et simplement le HFT sur les dérivés financiers portant sur ces produits.
Enfin, une taxe sur les transactions financières sur matières premières aurait beaucoup de sens : on sait que taxer les transactions est une proposition ancienne qui remonte au moins à James Tobin.[19] La seule objection à cette taxe est, une fois encore, qu'elle nuirait à la liquidité du marché – objection inadmissible pour les raisons évoquées plus haut. En estimant le volume annuel des transactions sur dérivés de matières premières à mille milliards (une sous-estimation sans doute), une taxe de 0,1 % rapporterait entre 500 millions et 1 milliard de dollars par an, ce qui est cohérent avec d'autres estimations.[20] Cette manne pourrait être utilisée pour alimenter un fonds international analogue à celui créé il y a vingt ans à partir de la taxe sur les billets d'avion.[21] Un tel fonds pourrait contribuer à financer la transition vers l’AR.
Comme nous allons le voir maintenant, cela ne suffirait cependant pas à couvrir le coût de la bifurcation vers l'AR.
III. Le coût de l'agriculture régénératrice (AR)
Combien coûterait à tous les petits agriculteurs du monde le passage à l'AR ? Estimer un tel coût est un exercice complexe, car il dépend de nombreux facteurs. Cependant, nous pouvons faire une ‘estimation grossière’ qui donne un ordre de grandeur approximatif.
Selon diverses estimations, il y aurait environ 500 millions de petits agriculteurs dans le monde. ‘Regeneration’ estime un coût de 50 à 60 € par hectare et par an au départ.[22]‘Axéréal’ estime le coût à 150 à 200 € par hectare.[23]Les programmes de transition s'étendent généralement sur 3 à 5 ans. En prenant une moyenne de 100 € par hectare et par an, sur une période de 5 ans, et en supposant que chaque petit agriculteur possède en moyenne 2 hectares (une surestimation), nous arrivons à un coût global d'environ 500 milliards d'euros sur 5 ans. De la même manière, une borne inférieure serait d'environ 250 milliards sur 5 ans, et une borne supérieure devrait être d'environ 1 000 milliards d'euros. Bien entendu, cette estimation ne tient pas compte des variations régionales, des différences de taille des exploitations agricoles et des économies d’échelle ou synergies potentielles qui pourraient réduire les coûts globaux. Cependant, elle nous indique qu’une taxe Tobin sur les transactions financières sur les matières premières ne suffirait pas à financer la bifurcation à l’échelle mondiale. D’un autre côté, comme nous l’avons déjà dit, le marché potentiel des échanges de dettes contre le climat est d’environ 800 milliards de dollars. Cette fois, nous sommes dans le bon ordre de grandeur.
IV. Retour sur le terrain
Ces calculs au pifomètre laissent penser que, contrairement à une idée reçue, le passage à l'échelle mondiale de l'AR est un projet financièrement réaliste. Mais ils risquent de passer à côté d'une difficulté essentielle sur le terrain : la nécessité d'un accès concret aux familles paysannes du monde. C'est l'obstacle auquel se heurtent la plupart des projets décidés d'en haut dans certains bureaux des grandes capitales occidentales, où il est très difficile de prendre en compte la réalité concrète d'un paysan cambodgien de Prey Nob (Cambodge). De nombreuses ONG de terrain qui œuvrent aujourd'hui à l'amélioration des techniques agricoles et à l'accompagnement des agriculteurs peuvent servir de relais efficaces. Mais au sein de l'Église catholique, un autre réseau complémentaire pourrait être mobilisé : celui des religieuses et surtout des religieuses missionnaires. Elles connaissent les réalités du terrain et savent surtout aller à la rencontre des plus démunis. Elles sont aujourd'hui plus de 600 000 dans le monde et leur nombre ne cesse de croître en Afrique et en Asie.[24]
Former ces religieuses pour aider les agriculteurs à amorcer la transition vers l'agriculture génératrice est un projet qui a fait l'objet de vives discussions, notamment au World Resources Institute, à la Banque mondiale et au programme de justice environnementale de l'université de Georgetown il y a quelques années. Pour ne citer que quelques exemples de pourquoi et comment cela est possible, citons la formation en agroécologie des VTMMA (Volontaires Techniques Missionnaires de Madagascar), qui s'est déroulée en partie dans les locaux des religieuses locales, à Mahazaza pour les agriculteurs de l'est. Par ailleurs, le projet Farm à Madagascar prévoit une formation en agroécologie pour les femmes rurales.[25] Il pourrait être développé pour les religieuses, leur permettant de promouvoir la formation des agriculteurs. La ferme-école de Kaydara au Sénégal propose une formation en agroécologie qui pourrait également s'adresser aux religieuses. Enfin, l'Économie de Françoispourrait devenir un vecteur de transmission et de formation en ce sens.[26]
Cela illustrerait que non seulement l'Église catholique n’est pas dépourvue, en particulier avec la vie religieuse, mais qu'elle peut même devenir un acteur essentiel du « multilatéralisme par le bas » si cher au pape François.
[1]https://tinyurl.com/5n83nsw9
[2]https://tinyurl.com/zf392vs2
[3] Vasic-Lalovic, I. et al. (2023) The Growing Debt Burdens of Global South Countries: Standing in the Way of Climate and Development Goals, CEPR report.
[4] Le Club de Paris est un groupe informel composé de pays créanciers qui offrent de l’aide financière à des pays en voie de développement qui font face à des difficultés de paiement. Sa disparition entraînerait une perte d’influence considérable pour l’Occident sur la renégociation des dettes publiques et par conséquent sur l’évolution du monde.
[5]https://tinyurl.com/432s747f
[6]https://tinyurl.com/dwvy5adp
[7]https://tinyurl.com/3p5b67ec
[8]https://tinyurl.com/552w3j8m
[9] Sullivan, S., et Kauffman, J. (2023).Are debt-for-nature swaps scalable: Which nature, how much debt? Ambio, 52(2), 123–135, see alsohttps://ecdpm.org/work/scale-debt-climate-swaps-infographic-three-ways.
[10] Al-Mashat, R. (2023). Climate financing that puts people first. International Monetary Fund.
[11] Martin, H., & Giraud, G. (2024). Climate-induced economic damages can lead to private-debt tipping points. HAL.https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-04224077
[12] Geanakoplos, J. & H. Polemarchakis (1986) “Existence, Regularity, and Constrained Suboptimality of Competitive Allocations When the Asset Market Is Incomplete” in Uncertainty, Information and Communication: Essays in Honor of Kenneth J. Arrow, Vol. 3 (Walter P. Heller, Ross M. Starr & David A. Starrett eds) Cambridge University Press, G. Giraud & A. Pottier (2013) “Debt-Deflation versus the Liquidity Trap: The Dilemma of Nonconventional Monetary Policy”, Economic Theory, 62 (1), 383–408.
[13] Pontifical Council for Justice and Peace. (2011). Towards reforming the international financial and monetary systems in the context of global public authority and Congregation for the Doctrine of the Faith & Dicastery for Promoting Integral Human Development. (2018). Oeconomicae et pecuniariae quaestiones: Economic and financial issues.
[14]Irwin, S. H., & Sanders, D. R. (2012). "Testing the Masters Hypothesis in commodity futures markets." Energy Economics, 34(1), 256-269.
[15] Cf. Giraud, G. (2013). L’illusion financière. Éditions de l’Atelier.
[16] European Securities and Markets Authority (ESMA) (2017). Questions and Answers on MiFID II and MiFIR market structures topics. ESMA70-872942901-38.
[17] Vidal, O., et al. (2017). Global trends in metal consumption and supply: The raw material—energy nexus. Elements, 13(5), 319–324
[18] G. Giraud (2013) “La vitesse, nouveau fléau financier ?”Projet,no. 336-337, 172-181.
[19].Tobin, J. (1978). “A Proposal for International Monetary Reform.” Eastern Economic Journal, 4 (3–4), 153–159.
[20] Schulmeister, S., Schratzenstaller, M., & Picek, O. (2008). A General Financial Transaction Tax: Motives, Revenues, Feasibility, and Effects. Austrian Institute of Economic Research (WIFO).
[21] G. Giraud, “Les chantiers de la taxe Chirac”, La Croix, 05/20/2008
[23]https://tinyurl.com/e5c53ecu
[24]https://www.fides.org/fr/stats
[25] François, J.-B. (2014) “Empowering Women in Madagascar with the Transformative Impact of Agroecology”, La Croix International, Feb. 20 2024.
Le père Gaël Giraud Sj est un jésuite français formé en mathématiques (PhD), en théologie (PhD) et en économie. Il a servi à titre d’économiste en chef et de directeur général de l’Agence française de développement avant de fonder et de diriger le Programme de justice environnementale de l’Université de Georgetown. Il est également un chercheur sénior au Centre national français de recherche scientifique et un collaborateur au Centre Avec et au Forum Saint-Michel (Bruxelles).