la 32e Congrégation Générale
Abstract
Cet article du Père Juan Ochagavía (CHL), l'un des rares jésuites encore en vie à avoir participé directement à la préparation, à la célébration et au développement de quatre Congrégations Générales (CG), de la 31e à la 34e, retrace le contexte historique, les tensions théologiques et les défis ecclésiaux qui ont entouré la 32e CG. Il souligne l'influence du père Pedro Arrupe et le rôle unique de l'Amérique latine, de l'Église postconciliaire, des injustices mondiales et des Saintes Écritures dans l'élaboration des délibérations. L'article aborde également la question des grades chez les jésuites, ainsi que les préoccupations du Vatican. Il conclut en soulignant l'impact à long terme de la CG32, en particulier le décret 4, qui « va à la racine des problèmes d'aujourd'hui ».
CG 32 - Contexte
La CG 32 avait une dette importante. Réunie à l'époque du Concile Vatican II, la CG 31 avait tenté d'assimiler et de s'approprier les idées et les changements du Concile, tant dans leur esprit général qu'en ce qui concerne des thèmes et des secteurs spécifiques. Cela avait été une tâche herculéenne, mais il y avait manqué une hiérarchisation des priorités qui puisse donner une unité et une orientation apostolique à la Compagnie. C'est dans ce but que la CG 32 fut convoquée.
Le monde connaissait des situations extrêmes d'injustice, de marginalisation et de violence. Il y avait des situations dramatiques de pauvreté, d'injustice et de violence. Avec l'émergence de courants théologiques et philosophiques post-conciliaires qui cherchaient à rompre avec l'hégémonie eurocentrique, en utilisant également des instruments conceptuels issus des sciences sociales et politiques, l'Amérique latine en venait à prendre une importance particulière dans le panorama ecclésial et jésuite. D’un autre côté, le sécularisme, alimenté par des injustices colossales et une indifférence religieuse croissante, détournait de nombreuses personnes de la foi en Dieu. Le pape Paul VI avait déjà confié à la Compagnie la mission de lutter contre l'athéisme. Pour traiter cette question épineuse, il devenait nécessaire de se réunir en congrégation générale.
Dans les années précédant le Concile Vatican II, le Père Général Janssens avait encouragé l'apostolat social par la création des Centres de Recherche et d'Action Sociale (CIAS) et par l’affectation de nombreux jésuites dans la spécialisation et la collaboration avec des laïcs en vue de la recherche d'un ordre social juste. Le développement des CIAS et, surtout, leurs publications furent un puissant instrument de formation de la conscience sociale. De son côté, le père Pedro Arrupe, qui avait connu de près la misère et l'injustice, fut un important promoteur de l'engagement en faveur des pauvres dès le début de son mandat. Sa décision ferme d'accompagner et de servir les boat people (réfugiés fuyant la guerre du Vietnam) fut une manifestation claire de sa sensibilité sociale, et c'est ainsi qu’est né le Service Jésuite des Réfugiés (JRS).
Dès 1968, le pape Paul VI avait déclaré dans son encyclique Populorum Progressio que « le développement est le nouveau nom de la paix », et cette recherche se refléta dans le Synode des évêques tenu en 1971, juste avant la convocation de la 32e Congrégation générale. Le document issu du Synode, accepté et confirmé dans son intégralité par le Pape Paul VI, partait du cri des pauvres et des victimes de la violence, parlait de pauvreté et d'injustice, de richesses à partager et de la nécessité pour tous les hommes, « spécialement les pauvres, les opprimés et les affligés », de collaborer avec Dieu pour libérer le monde de tout péché (n. 41).
Toutes ces circonstances, rencontres et documents antérieurs préparèrent le fruit de la CG 32, mais il est important de noter que l'option radicale pour la foi et la justice comme principal sens et orientation de la mission de la Compagnie à partir de la CG 32 avait avant tout un fondement biblique, tant dans l'Ancien que dans le Nouveau Testament. Les prophètes condamnent unanimement les injustices et les abus contre les pauvres et les faibles ; l'amour préférentiel pour les petits et les opprimés est une constante de la foi de l'Ancien Testament et une réalité évidente dans l'image parfaite du Père : Jésus-Christ. Son activité peut être résumée en deux points : Messie docens et Messie sanans, qui correspondent clairement au binôme foi et justice. Jésus enseigne le chemin des béatitudes du Royaume et guérit la maladie, la faim, la violence, le péché, l'insignifiance, les guerres et la mort.
Ce sont ces motifs qui guidèrent la CG 32 à travailler au service de la foi et à la promotion de la justice.
de la nécessité pour tous les hommes, « spécialement les pauvres, les opprimés et les affligés », de collaborer avec Dieu pour libérer le monde de tout péché.
Le Père Arrupe, comment je me souviens de lui ?
J’étais arrivé à Rome quelques jours avant la CG 31 (1965) et j'étais dans ma chambre en train de lire des documents. Soudain, quelqu’un frappe à la porte et Arrupe entre : « Je suis venu discuter un moment avec toi de la Compagnie et de Vatican II », me dit-il. Il sauta sur le lit, s’y installa en une posture japonaise et commença à parler. Je fus frappé par sa gentillesse, sa simplicité et son amour pour la Compagnie.
La question qu’il posa à Navarrete, son voisin de chambre et ami, après son élection, est devenue célèbre : « Navarrete, que dois-je faire ? » La réponse de Navarrete avait été catégorique : « Obéis, Pedro. Ce sera ta dernière fois. »
Au cours des CG 31 et CG 32, le père Arrupe inspira de nombreuses personnes par sa sympathie, son esprit jésuite, son courage à affronter la nouveauté et son respect pour les personnes qui pensaient différemment de lui.
Sa force spirituelle reposait sur les Exercices ignatiens, qu'il connaissait très bien. Sa première grande initiative pour le renouveau de la Compagnie fut de les promouvoir partout. À cette fin, il délégua le père Louis Gonzalez et renforça les centres de St Beuno et de Guelph, entre autres. Il écrivit des lettres inspirantes sur les défis du monde et la mission de la Compagnie, sur la conduite de l'Esprit Saint, sur la confiance dans le Christ seul, sur la pauvreté, le discernement, l'action sociale et la fidélité au Pape, entre autres sujets. Des lettres profondes et étendues, de véritables encycliques.
Arrupe transmettait la joie, même dans les heures les plus sombres. Lors du bombardement atomique d'Hiroshima, il avait tout fait pour les blessés. En tout, il voyait Jésus-Christ ; pour lui, il était Tout.
Il avait une affection particulière pour les jeunes jésuites, qu'il avait rencontré en grand nombre en Inde et en Asie de l'Est.
Pedro Arrupe au Japon après le bombardement atomique d'Hiroshima, 1945.
Je me souviens très bien d'une réunion de provinciaux que nous avons eue en Colombie ; à cette époque, les dictatures dominaient la scène latino-américaine. Arrupe nous écoutait parler de l'état de nos provinces. Soudain, il intervint avec force et nous dit : « Ne savez-vous donc pas parler d'autre chose que de politique ? » Ce fut une leçon pour nous tous.
Arrupe avait aussi des défauts. Il ne savait pas refuser les demandes qui lui étaient adressées. Il avait du mal à y donner suite (follow up). Mais il se distinguait par sa générosité à se rendre disponible et à servir les autres. En raison de son grand enthousiasme, il comprenait parfois les choses à sa manière, sans saisir les nuances de l'autre, ce qui lui couta cher durant la CG 32 car il ne comprenait pas le langage politique du Vatican. C’était le côté négatif de sa totale franchise et de sa transparence. Il se montrait toujours généreux, au point de traiter les adversaires qui le critiquaient avec une affection particulière.
Arrupe dans la crise des degrés
Comme je l'ai souligné au début, l'époque de la CG 32 était turbulente et difficile. L'atmosphère politique était tendue. L'Église postconciliaire entrait dans une période de pessimisme, de critiques négatives et de régression. Des courants chrétiens-marxistes surgissaient un peu partout et les détracteurs de l'encyclique Humane Vitae remettaient en cause le magistère papal. Les catholiques s'accusaient mutuellement d'être conservateurs ou libéraux.
La question de l'assimilation de tous les jésuites, qu’ils soient clercs ou religieux laïcs (frères), au degré de profès des quatre vœux était pressante. Dans de nombreuses provinces, en arguant du Concile Vatican II, il était considéré comme politiquement incorrect d'hésiter à le faire. Les partisans des degrés, quant à eux, y voyaient une trahison de la formule de l'institut. Cela équivaudrait à ouvrir la porte à ce que la Compagnie devienne un institut séculier.
En novembre 1974, tandis que je me trouvais à la Curie générale au sein d’un groupe chargé de sélectionner les postulats pour la CG 32, le père Arrupe vint nous rendre visite le jour de la Sainte-Cécile. Il venait de s'entretenir avec le pape Paul VI et était très satisfait. Ils avaient discuté de la pauvreté et des degrés, deux questions réservées au Saint-Siège. Le P. Arrupe nous rapporta que le Pape lui avait dit que la CG était libre d’en traiter. C’est pour cela que, au début de la Congrégation Générale, la Congrégation et le P. Arrupe lui-même ne purent pas comprendre la lettre du Cardinal Villot évoquant de « graves difficultés qui empêcheraient l'approbation nécessaire par le Saint-Siège ». Commencèrent alors les questions de l'assemblée : est-ce vraiment une chose décidée ? Serait-il possible de faire une représentation au pape ? Cela fut discuté et la majorité décida de faire une représentation, ce qui fut fait respectueusement. Mais cela déclencha une série de messages en chaîne, qui fut interprétée à tort comme un signe de rébellion. Le père Dezza lui-même déclara dans la salle qu'il s'agissait d'une question de langage du Vatican et que le langage du Saint-Siège n'avait pas été compris. Finalement, Paul VI trancha la discussion par le biais d’une lettre du cardinal Villot, interdisant toute modification ou discussion ultérieure. De nombreux congréganistes se sentirent alors frustrés, et beaucoup envisagèrent de quitter la Congrégation et de retourner dans leurs provinces.
Le père général Pedro Arrupe s'adresse à de jeunes séminaristes à Pune lors de sa visite à Pune en Inde en 1967.numérisé en juin 2019 Les originaux se trouvent dans les archives de la Fondation des Jésuites dans le monde, en Suisse.
Quel était le point central des remarques du Pape ? Le point central était de maintenir que la Compagnie est un ordre religieux, sacerdotal, apostolique et lié au Pontife romain par un vœu spécial. Ces quatre notes s'imbriquent les unes dans les autres et forment un tout indissociable. Compte tenu du succès des instituts séculiers à cette époque, on craignait vraiment que la Compagnie n'adopte certaines de leurs caractéristiques. Le pape y voyait une distorsion de l'idée centrale de l'institut. Ce n'était pas ce que les pères réunis désiraient et proposaient, il s'agissait plutôt pour eux d'un principe d'égalité : « Tous les hommes sont créés égaux ». Cependant, ce principe, qui respecte la dignité fondamentale de l'être humain, ne régit pas l'ordre des charismes, comme le dit à juste titre saint Paul. Et la vie religieuse est un charisme. Le Pape présentait d'autres observations sur le rapport entre foi et justice, la fidélité au Magistère, la formation de nos membres, la pauvreté et la Congrégation provinciale – mais les observations fondamentales concernaient les quatre notes caractéristiques de l'Institut de la Compagnie.
Que fit la Congrégation pour satisfaire aux observations du Saint-Siège ? Tout simplement : le décret 4 sur foi et justice fut amendé et les amendements furent soumis au vote. Ce fut alors un véritable déversement de textes pieux, tirés pour la plupart de l'Écriture, qui furent approuvés à la majorité. C'était parfois un exercice étrange et même amusant. Je me souviens que, longtemps après, lors d'une réunion informelle, le père Kolvenbach fit remarquer qu'il ne pensait pas que ces changements étaient nécessaires car le texte proposé n'était pas déséquilibré. La Congrégation, tantôt avec tristesse, tantôt avec une profonde satisfaction, approuva les textes amendés et ils furent présentés au Pape, qui les approuva finalement.
Une justice moins belliqueuse, en faveur de la justice sociale et plus centrée sur Jésus-Christ et le mystère de l'Esprit Saint qui guide les cœurs et l'Église, serait plus proche du concept biblique de justice (dikaiosine tou Theou) et porterait probablement plus de fruits.
La CG 32 et son influence sur la Compagnie et les laïcs
Je voudrais commencer par dire que, dès le début, la primauté de la foi était claire. L'union de la foi et de la justice est un élément transcendantal qui imprègne et anime toutes les missions de la Compagnie. C'est-à-dire qu'elle doit gouverner et être présente dans toutes les actions apostoliques de la Compagnie de Jésus. Il ne s'agit pas d'un simple ministère, comme la promotion de salaires équitables. Les Congrégations Générales traitent de nombreux sujets : les études, l'art, les vœux religieux, la pauvreté et les biens matériels, mais la foi qui génère la justice doit toujours être présente.
Sans aucun doute, le décret 4 nous a changés de bien des manières : vivre plus austèrement, être un peu plus proche des citoyens ordinaires (modestes), avoir moins de domestiques et participer aux tâches quotidiennes, s’obliger à suivre un budget, partager les excédents, vivre parmi les pauvres, perdre de riches amis et bienfaiteurs, et beaucoup d’autres choses de ce genre. Mais ce que la CG 32 a proposé et, en particulier, ce que le décret 4 a développé, touche à la racine profonde des problèmes actuels. Il s'agit d'une proposition de spiritualité centrée sur le Christ, de solidarité dans l'Église et la Compagnie, d'efficacité apostolique, d'ordre et de professionnalisme dans l'usage des biens, d'un véritable équilibre entre foi et justice.
L'Esprit Saint, excellent chef d'orchestre, ne fait pas toujours jouer à tous les instruments la même mélodie. Il y a des allegros, des adagios et autres. L’essence d’un bon discernement apostolique est de saisir ces changements et de les exécuter de manière orchestrale. Ne sommes-nous pas coincés dans la même note et la même mélodie qui ne font que nous lasser, qui échappent à notre sensibilité et ne correspondent plus à la symphonie ? Saint Ignace, dans la septième partie des Constitutions, nous enseigne à nous demander où se trouve le plus grand besoin et où pouvons-nous porter le plus de fruits en ces temps changeants. N'est-il pas temps aujourd'hui d'introduire quelques changements et de renforcer d'autres apostolats ? De créer de nouveaux contingents apostoliques avec l'aide de laïcs, d’autres religieux et religieuses et du clergé ?
Notre Zeit Geist (esprit de ce temps) semble résonner davantage avec la spiritualité qu’avec la lutte pour la justice, entendue selon les manuels de la doctrine sociale de l'Église. Gaudium et Spes avait déjà fait quelques pas dans cette direction.
Une justice moins belliqueuse, en faveur de la justice sociale et plus centrée sur Jésus-Christ et le mystère de l'Esprit Saint qui guide les cœurs et l'Église, serait plus proche du concept biblique de justice (dikaiosine tou Theou) et porterait probablement plus de fruits. Ceci est également lié à la question des vocations à la Compagnie. Le décret 4 sur foi et justice comporte de nombreux éléments qui vont dans ce sens, mais ils n'ont pas été suffisamment exploités jusqu'à présent.
Le père Ochagavía a été Provincial du Chili. Il a également été professeur de théologie, conseiller en formation du père général Kolvenbach et instructeur en tertiaire, entre autres.
Nous remercions le père Ochagavía pour cet article d'ouverture de Promotio Iustitiae 138, qui met en lumière la « bonne nouvelle » apportée par la CG 32 et ses développements actuels. - SJES Team.
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