Reflection

Quarante ans après le Décret 4: réflexions sur le passé et le futur

Abstract

Agbonkhianmeghe E. Orobator SJ réfléchit: En repensant au long parcours qui a mené à l'inspiration et à la mise en œuvre du Décret 4, je me souviens des paroles du pape François aux délégués de la CG 36. Il a déclaré que l'approche jésuite consistait à créer des processus plutôt qu'à occuper des espaces. Cette approche capture l'essence même de la valeur intemporelle du Décret 4 : il n'a pas marqué un événement, mais a créé un processus qui continue d'inspirer, d'animer et de stimuler la mission de la Compagnie universelle. Les lieux où les réalités contemporaines remettent en question notre mission en tant que jésuites n'ont fait que s'étendre depuis la promulgation du décret 4. Le monde est toujours en proie à des troubles, plus que jamais auparavant. Le fossé entre les riches et les pauvres est aussi large que son existence semble être normale. Les guerres et les rumeurs de guerres abondent. Et le sort de la terre, notre maison commune, reste précaire, car le changement climatique perturbe et déséquilibre l'écologie naturelle et humaine. Tout cela souligne la pertinence contemporaine du décret 4. Comme je l'ai écrit dans ce court essai : « Le décret 4 sert de grammaire de base qui sous-tend l'articulation de la vie et de la mission jésuites au XXIe siècle. » Les défis contemporains invitent les jésuites et les institutions jésuites à approfondir cette grammaire et à articuler son message prophétique avec plus d'aisance.


Cela peut sembler présomptueux de ma part d’écrire sur la façon dont le Décret Quatre (« Le service de la foi et la promotion de la justice ») de la Congrégation générale 32 a été accueilli et mis en œuvre. J’avais huit ans lorsque la CG 32 promulgua le Décret Quatre, et je n’entrais dans la Société de Jésus que onze ans après son application en tant qu’expression claire et définitive de la mission contemporaine de la Société de Jésus.

En repensant aux premiers moments de ma vie de jésuite, ma première rencontre avec le Décret a eu lieu dans le contexte stérilisé de ma formation de novice. Essentiellement, la rencontre a consisté en une lecture superficielle du texte et un commentaire rapide de sa signification et de ses implications. Ni la lecture, ni les commentaires n’ont capturé ou transmis l’esprit radical du Décret. Ils étaient détachés de la réalité vécue qui nourrissait sa formulation et sa promulgation. Même lorsque la mort de martyrs UCA au Salvador – trois années après mon entrée au noviciat – secoua la conscience de la Société à l’égard du coût sanglant de l’option pour le service de la foi dont la promotion de la justice constituait une dimension, de tels événements semblaient éloignés et exceptionnels, bien que de nombreux jésuites aient été convaincus que la tragédie UCA était une conséquence inévitable de l’engagement de la Société au service de la foi qui réalise la justice. Bien que les événements ultérieurs – même aussi récents que le meurtre brutal du Fr. Frans Van der Lugt, SJ, en Syrie déchirée par la guerre – ait validé cette conviction, la pensée et les actions de mes pairs jésuites à l’époque n’étaient pas animées par le feu et l’esprit du Décret Quatre. Sa rhétorique émouvante et son appel vibrant résonnaient plus souvent comme des tintements et des slogans publicitaires que comme un coup de clairon appelant une foi vécue à travers la justice.

Je me souviens d’une immersion de courte durée dans une communauté au cœur du célèbre bidonville de Kibera qui jouxte le théologat jésuite à Nairobi, Kenya. Il consistait de quelques scolastiques vivant parmi les habitants du bidonville tout en étudiant la théologie. Bien que cette expérience ait été célébrée comme une manifestation concrète de l’option pour les pauvres qui est un élément constitutif du Décret Quatre, il n’impressionna pas un grand nombre de mes pairs, pour qui la théologie était plus spéculative que pratique. Comme preuve du succès relatif de l’expérience d’insertion de cette communauté, sa fermeture n’a suscité que de faibles protestations de la part des étudiants et des professeurs de théologie. Pendant longtemps, la manière dont le décret fut reçu et mis en œuvre du décret par les jésuites de ma génération changea à peine.


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Je ne veux pas dire que le Décret quatre n’a eu aucun impact en Afrique. Il existe plutôt une trajectoire de compréhension, un processus d’appropriation et des preuves inégales de l’actualisation des principes du Décret Quatre. Au risque de généraliser, je crois que l’Afrique a dû réfléchir à son passé pour découvrir le message essentiel et les implications pratiques du Décret Quatre pour la vie et le ministère apostolique jésuite. Du point de vue de cette rétrospective, le Décret Quatre apparaît moins comme un événement d’un passé éloigné et qui disparaît, mais plutôt comme un processus en évolution qui revigore et défie constamment l’authenticité et l’orientation de la vie et du ministère jésuite, actuellement et dans le futur. Compris de cette manière en tant que processus historique et non exclusivement comme un événement historique – aussi crucial qu’il ait pu être – le Décret Quatre a déclenché une suite d’événements qui ont formé et défini le paysage de l’apostolat et de la mission sociale de la Société en Afrique. Les trois exemples suivants permettent d’illustrer l’impact et l’héritage durable du Décret Quatre au sein de la Société en Afrique.

Pour commencer, depuis 1975, à travers le continent et ses îles, les jésuites ont créé plusieurs apostolats et ministères sociaux, portant des noms différents tels que « Foi et justice », « Justice et paix », « Développement et paix », « Droits humains et justice »… Quelle que soit la nomenclature ou la variété des permutations et des combinaisons, les intérêts de ces apostolats sont aussi variés que les questions urgentes qu’ils traitent. La liste devrait inclure le plaidoyer dirigé par les jésuites en faveur d’une gestion équitable et juste des ressources naturelles au Tchad ou en RDC, la réforme constitutionnelle en Zambie et au Kenya et la réconciliation au Soudan du Sud et au Kenya, ainsi que l’éducation civique et politique au Zimbabwe et en Côte d’Ivoire. À cela nous devons ajouter les questions corollaires touchant à l’écologie, à la gouvernance, aux droits de l’homme, au genre et à la corruption.

En deuxième lieu, en plus de ces centres pour le plaidoyer et l’action, un phénomène lié, mais distinct est celui de l’émergence d’établissements d’enseignement pour la recherche et la réflexion sur les questions jumelles de la foi et de la justice. Ces établissements incorporent l’éthique théologique aux méthodologies, à l’analyse et à la recherche des sciences sociales afin de créer un plus vaste corps de réflexion sur la foi et la justice. Les résultats de leur recherche et de leurs analyses – présentés à travers nombre de plateformes, telles que des conférences, des ateliers, des séminaires, des colloques et des publications – offrent un point de vue unique sur les questions politiques et socioéconomiques qui affectent le continent. Il faut noter que de telles approches dérivent de et sont nourries par les valeurs de l’enseignement catholique social et les principes, les directives et les critères énumérés dans le Décret Quatre tel qu’il a été affiné et réinterprété pendant quarante ans par les Congrégations générales ultérieures. Deux exemples viennent à l’esprit ici : l’Hekima Institute of Peace Studies and International relations (HIPSIR) à Nairobi, Kenya et le Centre de Recherche et d’Action pour la paix(CERAP) à Abidjan, Côte d’Ivoire. Comme les centres mentionnés dans le paragraphe précèdent, ces établissements éducatifs ont la particularité de créer un réseau collaboratif avec d’autres institutions qui sont intéressées par les questions éthiques mondiales et par la manière dont elles touchent les communautés locales. Essentiellement, les deux modèles d’apostolat social pourraient être identifiés comme des organisations de la société civile à base confessionnelle, inspirées par le Décret Quatre.



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Un troisième exemple concerne les initiatives qui visent à intégrer des éléments du service de la foi et de la promotion de la justice dans le ministère jésuite. On reconnaît généralement que l’engagement jésuite vis-à-vis de la justice ne doit pas se manifester parallèlement ou s’opposer à d’autres travaux et apostolats jésuites. Dans les écoles, les paroisses et centres de spiritualité en Afrique et à Madagascar, de nombreux programmes visent à réaliser les idéaux du Décret Quatre à travers des programmes de sensibilisation des communautés marginalisées, la réappropriation de l’expérience de la spiritualité ignatienne, l’attention au sort des personnes opprimées et l’amélioration effective de la condition des pauvres, des déplacés et des malades.

En Afrique, les problèmes qui soulignent l’importance contemporaine du Décret Quatre ne manquent pas. Une courte liste comprendrait les conflits violents, les tensions ethniques, le manque de personnalités pouvant assumer le pouvoir, la violence sectaire et l’intolérance religieuse. Ces questions continuent à offenser la dignité et la valeur des femmes et des hommes du continent. Au vu de ces défis, deux points doivent être soulignés en matière de critiques émises à l’égard de la réception et de la mise en œuvre du Décret Quatre en Afrique.

Tout d’abord, bien qu’il me soit difficile de fournir des preuves empiriques indiscutables à l’appui de cette affirmation, il est difficile de nier que la justice sociale tend à être approchée principalement d’un point de vue théorique et intellectuel. En faisant cette observation, je ne suggère pas que cette approche ne soit pas valide, mais plutôt qu’elle est limitée, et qu’il est donc nécessaire de maintenir un équilibre constructif entre la théorie et la pratique en actualisant la mission du service de la foi et de la promotion de la justice.

Ensuite, pour reprendre un point mentionné plus haut, les communautés d’insertion qui semblaient être la caractéristique de la mise en œuvre du Décret Quatre ont toutes disparu. On risque ici de perdre le point d’ancrage essentiel de l’authenticité et de la radicalité de ce décret, à savoir le principe d’option préférentielle pour les pauvres, les opprimés et les personnes marginalisées, tel qu’il s’exprime à travers des actes concrets de solidarité à leur égard. Père Adolfo Nicolas, SJ, a alerté la Société sur cette réalité dans son De Statude juillet 2012.

Pour finir, une évaluation équilibrée des quatre décennies qui se sont écoulées depuis la promulgation du Décret quatre et son application, devrait considérer les évolutions mentionnées dans ce court essai comme des exemples de résultats historiques, contextuels et pratiques de la formulation révolutionnaire de la mission jésuite par la CG32. Comme pour le reste de la Société de Jésus, le Décret Quatre a eu sa part de martyrs et de mécontentements en Afrique.

J’ai récemment rencontré un jésuite africain qui s’est introduit fièrement comme un « homme du Décret Quatre », suggérant ainsi que les idéaux et les objectifs du décret ont inspiré sa vocation à entrer dans la Société de Jésus. Je suis convaincu que le dynamisme généré par le Décret Quatre continue à galvaniser la vie et le ministère des jésuites sur le continent, bien que les manières de le comprendre et de l’exprimer aient évolué au fil des années. Le Décret Quatre constitue une grammaire de base qui sous-tend l’articulation de la vie et de la mission jésuites au XXIe siècle. Pour utiliser une métaphore de la CG35, quarante ans plus tard, le Décret Quatre peut sans doute être mieux compris et apprécié comme ayant été un feu qui a allumé d’autres feux.

Original anglais
Traduction Elizabeth Frolet


Agbonkhianmeghe E. Orobator S.J is dean of the Jesuit School of Theology of Santa Clara University in California. Agbonkhianmeghe E. Orobator S.J is dean of the Jesuit School of Theology of Santa Clara University in California.
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