Unité dans la diversité — L’agriculture à la manière de Dieu.
Abstract
Cet article offre une vue d'ensemble des différentes approches de l'agriculture, notamment l'agriculture durable, l'agriculture de conservation, l'agriculture intelligente face au climat et l'agroécologie, entre autres. En classant ces concepts, il ouvre la voie à la compréhension de leur rôle dans la promotion de la résilience écologique. L'article met également en lumière les principales leçons tirées des expériences sur le terrain au Centre d'agriculture et de formation de Kasisi, géré par les Jésuites en Zambie, en partenariat avec l'initiative « Semences et connaissances».
Une approche conceptuelle des différentes méthodes d’agriculture
S’agit - il simplement de cultiver de la nourriture ?
Au cours des dernières décennies, les images de manifestations paysannes sont devenues presque monnaie courante. Récemment, de grandes manifestations paysannes ont eu lieu en Inde, en Allemagne et en Pologne. Les images de barrages routiers de plusieurs kilomètres de long, de tas de fumier déversés devant des bâtiments gouvernementaux et des banques, ou de lait, de légumes, de fruits et d’autres denrées périssables jetés dans les espaces publics semblent perdre de leur impact sur la population. Les manifestations risquent de devenir plus en plus violentes ou les agriculteurs pourraient opter pour des actions radicales comme l’auto-immolation parce qu’ils ne trouvent pas d’autres alternatives à leur situation de surendettement.
C’est l’un des aspects d’un processus sous-jacent et continu que certains chercheurs décrivent comme la mainmise des entreprises sur nos systèmes alimentaires. Dans le processus d’industrialisation agricole, plusieurs grandes entreprises augmentent leur puissance commerciale et leurs profits, ce qui leur donne le pouvoir de faire évoluer les lois nationales et internationales en leur faveur. Les agriculteurs sont contraints de se tourner vers un type d’agriculture qui n’est pas viable pour beaucoup d’entre eux, ce qui conduit à une augmentation constante de la taille des exploitations qui peuvent fonctionner dans le cadre strict de l’agriculture industrialisée. Les politiques de subventions ne font que ralentir le processus de mort des exploitations agricoles. L’agriculture industrialisée est à l’origine de plusieurs problèmes, comme la dégradation des terres agricoles, la pollution des plans d’eau, l’accélération du changement climatique, la montée des maladies non transmissibles et les cultures sont privées d’un de leurs éléments essentiels : la souveraineté sur le système alimentaire. Pour la plupart de ces problèmes, la responsabilité n’est pas assumée par l’industrie agroalimentaire d’origine, mais est transférée au grand public.
L'agriculture ne se résume pas à produire de la nourriture. L'agriculture est un mode de vie, une manière de vivre. L'alimentation elle-même est profondément liée à la culture. Les grandes cultures du monde se sont développées autour de «leur» culture de base, dont le centre génétique se trouvait souvent dans leur région. Les céréales, comme le blé et l'orge, ont influencé les anciennes cultures du Proche-Orient et de la Méditerranée. Le maïs et les pommes de terre sont à la base des hautes cultures des Amériques. Le riz est fortement présent dans les cultures asiatiques, tandis que le sorgho et le millet le sont en Afrique.
De nombreuses pratiques culturelles et religieuses ont émergé autour de ces cultures vivifiantes. Dans l'Eucharistie, le vin et le pain de blé sans levain sont utilisés comme aliment de base en Terre Sainte. Les groupes se distinguent également des autres par leurs habitudes alimentaires et leurs tabous, créant une forte identité de groupe. Ainsi, manger de la viande de porc est tabou pour les musulmans, les communautés juives, les végétariens ou le mouvement végétalien. Parfois, la nourriture est devenue la cause de luttes sociales pour la justice. Non seulement lorsque les personnes n’avaient rien à manger, mais aussi lorsqu'elles étaient obligés de manger ce qui n'exprimait pas leur culture.
L’agriculture ou la production alimentaire est profondément ancrée dans la culture humaine et constitue donc le lieu où s’incarnent les visions du monde et les différentes façons de percevoir le monde et où apparaissent les croyances culturelles et religieuses d’un groupe. Ces dernières peuvent se fructifier mutuellement, mais peuvent également révéler des lignes de conflits économiques, sociaux, culturels ou politiques avec des dynamiques de pouvoir inhérentes.
Les différentes agricultures
Il n’existe pas une seule agriculture, mais de nombreuses agricultures différentes. Une multitude de concepts et de termes agricoles sont utilisés alors que leur signification exacte n’est souvent pas très claire pour les spécialistes et les professionnels de l’agriculture. Dans certains cas, trop de clarté n’est même pas souhaitable ; une certaine marge d’interprétation existe pour que les personnes s’organisent et trouvent une base plus large pour promouvoir des idées. Si une idée est trop définie, elle risque de perdre son acceptabilité.
Cet article comporte deux sections ; une section conceptuelle et une autre sur notre expérience. Dans cette première section, je tente de fournir une classification de base de différents termes tels que l’agriculture durable, l’agriculture de conservation, l’agriculture intelligente face au climat, l’agriculture régénératrice, l’agriculture biologique, l’agroécologie, l’agriculture biodynamique, l’agriculture naturelle, l’agriculture à budget zéro et l’écologie intégrale.
La liste n’a pas l’intention d’être exhaustive et la classification pourrait nécessiter une approche plus rigoureuse, car elle doit prendre en compte des critères typologiques, historiques et étymologiques. Ici, je suggère deux critères principaux pour le processus de classification : l’approche axée sur la pratique/les intrants ou sur les objectifs, et le critère de la vision du monde sous-jacente.
a) Approche axée sur la pratique/les intrants ou les objectifs
Certaines approches du contenu se basent principalement sur la définition des objectifs (fins) à atteindre. Elles laissent ouverts, autant que possible, les pratiques ou les moyens par lesquels ces objectifs peuvent être atteints. Cela peut conduire au fait qu'un concept est largement reconnu, mais que des acteurs ayant des pratiques très différentes peuvent même s'exclure mutuellement de l'adhésion au même concept.
D'autres approches sont assez claires sur les pratiques autorisées (par exemple, le labour) ou les intrants autorisés (plus courants). Les questions autour des intrants autorisés peuvent inclure les engrais synthétiques, les produits agrochimiques (pesticides, fongicides, herbicides), la mécanisation, les OGM ou les cultures hybrides, les combustibles fossiles, etc. Cela peut également concerner la relation intrants-extrants si un système plus extensif ou intensif est souhaitable. Enfin, il existe également une différenciation autour de la question de savoir si les intrants autorisés doivent provenir de l'intérieur de l'exploitation ou peuvent être apportés de l'extérieur de l'exploitation.
La plupart des approches incluent les éléments de la définition axés sur les pratiques/intrants et les objectifs à des degrés divers.
b) Vision du monde sous-jacente
Ce deuxième critère est lié au premier. Il s’intéresse aux visions du monde sous-jacentes d’une approche. Il existe une distinction entre les approches holistiques et, dans le cas extrême, celles réductionnistes. Dans le débat sur les approches, une tension apparaît entre les connaissances traditionnelles et l’approche scientifique moderne. Les connaissances traditionnelles tentent souvent de donner une explication du monde dans son ensemble, qui peut inclure des observations très valables, tandis que la science essaie d’élaborer des relations causales uniques. Plus récemment, des tentatives ont été faites du côté de la science pour aborder la complexité du monde grâce au Big Data et à l’intelligence artificielle. Cependant, il semble toujours y avoir une distinction fondamentale entre les approches quantitatives et qualitatives, où l’on peut expliquer en détail la chaîne causale, mais où l’on ne peut pas traiter des questions de goût personnel ou de signification personnelle. L’analyse philosophique montre que le réductionnisme est également une vision du monde qui s’appuie sur des hypothèses hors de son champ de vérification. Elle n’est donc pas fondamentalement différente des visions du monde plus mystiques comme les approches religieuses, philosophiques ou ésotériques.
De plus, il est utile de comprendre à quelles questions sociétales une approche tente de répondre. Il est important d'examiner le moment de son apparition et de voir si une approche met l'accent sur la continuité avec le paradigme de l'agriculture industrialisée ou propose un type d'agriculture alternatif.
Enfin, examiner les personnes qui promeuvent une approche et leur motivation peut aider à mieux comprendre leur vision du monde sous-jacente. Une approche provient-elle de professionnels de l’agriculture, d'universitaires, d'hommes d'affaires ou de politiciens ? Quelle est leur motivation principale : maximisation du profit (approche économique), protection des écosystèmes terrestres (approche environnementale) ou développement de l'humanité ou des communautés (approche sociale) ? Comment ces dimensions s'articulent-elles dans une approche spécifique ?
Le critère de la vision du monde sous-jacente peut donner une première compréhension des différentes approches, en particulier pour voir dans quels cas les approches sont fortement orientées et dans quels cas elles sont plus souples ou flexibles.
Un bref aperçu historique
L'agriculture traditionnelle a évolué au cours de milliers d'années. Il existait alors un échange continu entre différents groupes de pratiques, de semences, d'élevage et de vastes connaissances expérimentales que les gens ont acquises au fil du temps sans méthodes scientifiques modernes. Les agriculteurs avaient une connaissance de base de la fertilité des sols (culture sur brûlis, rotation des cultures, terra preta). Ils ont développé la base génétique de toutes les cultures modernes (le maïs a été développé au cours d'un processus de 6 000 ans, du téosinte au maïs moderne), et ils avaient également une certaine compréhension de la microbiologie des sols à l'époque (les racines du Bokashi seraient originaires de l'ancienne Corée).
C'est au cours de l'industrialisation du XIXe siècle que l'agriculture industrielle est apparue. L'industrialisation a conduit à une forte augmentation de la productivité et a permis à une grande partie de la population qui travaillait auparavant dans l'agriculture de se consacrer à d'autres activités. L'augmentation de la productivité peut s'expliquer par les progrès dans les différents domaines de l'agriculture tels que la mécanisation, la nutrition des plantes, les produits agrochimiques et les semences hybrides.
a) Mécanisation et méthodes de culture
À l'ère moderne, le nombre d'inventions simplifiant les tâches agricoles a augmenté. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, les machines à vapeur ont remplacé les chevaux. Les machines à vapeur étaient très lourdes et provoquaient de graves dommages au sol, ce qui nous a permis de comprendre le compactage du sol. À partir de là, des machines et des équipements plus perfectionnés ont été conçus pour répondre aux besoins des agriculteurs.
b) Connaissances croissantes des besoins nutritionnels des plantes
Dès le début du XIXe siècle, le guano est devenu célèbre en tant qu’engrais naturel et son commerce s’est établi. Les recherches de chimistes comme Humphry Davy et Justus von Liebig ont donné naissance à la science de la nutrition des plantes. L’importance exceptionnelle de trois macronutriments — l’azote, le phosphore et le potassium — a été découverte et les moyens de les ajouter au sol ont été étudiés. Dans l’entre-deux-guerres, la méthode Haber-Bosch pour fixer l’azote sous haute pression de l’air a été développée et a permis de produire des engrais azotés à grande échelle. Le phosphore et le potassium, quant à eux, ont été extraits de gisements appropriés et suffisamment purs. Par la suite, des inquiétudes quant à leur accessibilité et à leur épuisement sont apparues.
c) Le création de produits chimiques pour la protection des plantes
En 1896, le premier herbicide chimique majeur, le Sinox, a été créé en France. Les recherches menées pendant la période des deux guerres mondiales ont conduit à la découverte d'un grand nombre de composés actifs. À la fin des années 40, la conception de produits agrochimiques a commencé. Environ 20 ans plus tard, plus de 100 produits chimiques de protection des plantes ont été commercialisés.
d) Création de variétés de semences améliorées
À partir des années 1850, soutenue par un intérêt croissant pour la recherche génétique, la sélection de variétés [de semences] améliorées a pris son essor. Dans les années 1920, des stations de recherche aux États-Unis ont expérimenté des semences hybrides et les hybrides ont été lancés pour la première fois dans les années 1930.
Ce sont les principes que Borlaug allaient également promouvoir plus tard dans la Révolution verte, une approche de développement visant à accroître la productivité agricole mondiale pour mettre fin à la faim dans le monde.
Après la Seconde Guerre mondiale, la transformation agricole s'est énormément accélérée. En amont (intrants agricoles) et en aval (transformation des aliments) de l’agriculture, d’énormes processus d’agrégation ont eu lieu. Cela a donné naissance à un petit nombre d’entreprises internationales détenant la plus grande part du marché. Alors que de nombreux États cherchaient à développer leur secteur agricole et que les entreprises [commerciales] le préconisaient, la législation internationale et nationale s’est de plus en plus orientée vers l’agriculture industrielle.
Les effets négatifs de l’agriculture industrielle sont cependant devenus de plus en plus visibles. Outre la pression économique accrue qu’elle exerce sur les agriculteurs, son impact [négatif] sur l’environnement est également devenu palpable. Le célèbre livre «Printemps silencieux» de Rachel Carson est paru en 1962 et impute à l’agriculture industrielle la responsabilité de la disparition massive des insectes. À partir des années 1970, un nombre croissant de personnes se sont inquiétées de ces évolutions [néfastes]. Le problème sous-jacent de la justice sociale est que de plus en plus de profits ont été privatisés tandis que les coûts des dommages ont été socialisés.
Nouvelles approches agricoles cruciales
Face à cette situation, différentes approches agricoles ont été mises au point pour remédier à la situation.
a) Approches agricoles ouvertes aux apports de l'agriculture industrielle
Agriculture durable (AD)
L’agriculture durable (AD) est l’un des concepts les plus vastes dans ce domaine. Elle fait son apparition à partir de la fin des années 1970 en Australie et aux États-Unis. Il s’agit d’une approche plus axée sur les objectifs. Le National Agricultural Research Extension, et Teaching Policy Act de 1977 du ministère américain de l'agriculture définit la SA dans les termes suivants :
a) satisfaire les besoins alimentaires et en fibres de l'homme
b) améliorer la qualité de l'environnement et la base de ressources naturelles dont dépend l'économie agricole ;
c) utiliser le plus efficacement possible les ressources non renouvelables et les ressources de l'exploitation et intégrer, le cas échéant, les cycles et les contrôles biologiques naturels ;
d) soutenir la viabilité économique des exploitations agricoles ;
e) améliorer la qualité de vie des agriculteurs et de la société dans son ensemble.
Le concept met l’accent sur la durabilité économique, sociale et de production ; et il inclut une important aspect environnemental. Le terme «durable» sous-tend une vision à long terme. L’approche tente de corriger les lacunes de l’agriculture industrialisée. Elle n’exclut cependant pas différentes pratiques agricoles ; elle reste ouverte à l’agriculture industrielle. Il s’agit donc d’une approche plutôt inclusive, avec le risque d’être fortement édulcorée.
Les deux approches suivantes, à savoir l’agriculture de conservation et l’agriculture intelligente face au climat, sont étroitement liées à l’agriculture durable. Elles définissent plus précisément le concept en restant ouvertes à l’agriculture industrielle et à l’utilisation d’intrants chimiques.
Agriculture de conservation (AC)
Le terme «agriculture de conservation» a été inventé dans les années 1990, mais les racines de ce travail remontent loin dans le temps, au Grand Dust Bowl des années 1930, qui a érodé la couche arable des Grandes Plaines pendant plusieurs années de sécheresse inhabituelles. La combinaison de champs labourés avec une structure de sol détruite et de mauvaises récoltes dues à la sécheresse a laissé la couche arable sans protection contre l’érosion due aux vents violents des plaines.
L’objectif du travail est de préserver les sols de la dégradation et de retenir l’eau dans le sol. Contrairement à l’agriculture durable et à l’agriculture intelligente face au climat, l’agriculture de conservation (AC) se caractérise par un ensemble de pratiques qui aident à atteindre son objectif :
• Travail du sol minimal (labour réduit ou pas de labour)
• Couverture du sol (utilisation de cultures de couverture ; paillage)
• Diversification des espèces (rotation des cultures)
L’AC est un exemple d’approche définie par plusieurs pratiques positives, mais sans exclure d’autres pratiques. L’AC autorise l’utilisation de produits chimiques et d’intrants synthétiques, mais en la réduisant autant que possible ; les cultures OGM sont également autorisées. Elle suit donc la stratégie principale de l'agriculture durable en restant aussi ouverte que possible : «Alors que pour certains, l'agriculture de conservation se réfère à une agriculture économe en ressources et à faible apport d'intrants externes, d'autres l'associent à une agriculture hautement industrielle, résistante au glyphosate et basée sur les OGM, ce qui donne lieu à des compagnons de lit improbables tels que Charles, prince de Galles (un agriculteur biologique convaincu) et la grande entreprise agroalimentaire Monsanto.»
Avec ses pratiques claires, l'agriculture de conservation se situe davantage du côté de l'agriculture pratique. En revanche, l'agriculture durable est plutôt une approche académique et l'agriculture intelligente face au climat s'ouvre plus à l'espace politique.
Agriculture intelligente face au climat (AIC)
L'AIC met au centre de ses préoccupations la conclusion de l'Accord de Paris et la réalisation des Objectifs de développement durable (ODD). Le concept a été lancé dans un document de référence de la FAO en 2010 lors de la Conférence de La Haye sur l'agriculture, la sécurité alimentaire et le changement climatique.
L'AIC se compose d'un ensemble de principes, comme l'AD, qui sont :
• l'augmentation durable de la productivité agricole
• l'adaptation au changement climatique – renforcement de la résilience
• et l'atténuation du changement climatique (réduction des émissions de gaz à effet de serre)
L'AIC vise à aider à la prise de décision politique et à la collecte de fonds pour la mise en œuvre de projets. Elle énumère plusieurs ensembles de pratiques qui relèvent de l'AD. L'un des systèmes de production intelligents face au climat est l'agriculture de conservation. Mais elle évite également de se définir en omettant certaines pratiques ou certains intrants.
Agriculture régénérative (AR)
L’agriculture régénérative peut être considérée comme une approche intermédiaire. Elle s’est développée parallèlement à l’agriculture durable aux États-Unis. Au départ, l’agriculture régénérative a été promue par le Rodale Farm Institute à partir de 1983. Le Rodale Institute a été fondé par Robert Rodale (1930-1990), l’un des pionniers de l’agriculture durable et de l’agriculture biologique. Son père, Jerome Irving Rodale, a fondé une imprimerie qui a publié en 1930 des articles sur la santé et l’agriculture biologique, et en 1942 la ferme expérimentale de jardinage biologique de Rodale. L’intérêt principal était la production d’aliments sains. Le Rodale Farm Institute a mené les essais comparatifs les plus longs entre l’agriculture conventionnelle et l’agriculture biologique.
L’agriculture régénérative met l’accent sur la nécessité pour les agriculteurs de régénérer les sols en augmentant la matière organique du sol. La transition des cultures des agriculteurs de l’agriculture conventionnelle à l’agriculture biologique est au cœur de l’agriculture régénérative. Au cours de cette transition, les engrais synthétiques et les intrants chimiques peuvent être utiles, mais doivent être remplacés petit à petit. Contrairement à la transition abrupte requise par la certification biologique, l’AR laisse aux agriculteurs plus de marge de manœuvre pour établir une transition en douceur et un développement de stratégie au cas par cas.
Il est intéressant de noter qu'il existe une forte fertilisation croisée entre les approches de l'agriculture durable, de l'agriculture de conservation et de l'agriculture régénérative. Le Rodale Farm Institute promeut également l'agriculture biologique sans labour, qui la lie étroitement à l'agriculture de conservation. L'Institut a développé des machines spéciales à cet effet, comme le Rodale Roller Crimper qui prépare la culture de couverture pour la plantation de la culture commerciale.
b) Approches alternatives à l’agriculture industrielle
Un deuxième groupe d'approches se présente comme une alternative à l'agriculture industrielle dominante. Ces approches imposent des restrictions aux pratiques autorisées et déterminantes dans l'agriculture industrielle. La protection de l'environnement est une priorité, mais elle est étroitement liée aux considérations sociales. L'économie joue un rôle comparativement moindre, mais reste néanmoins un facteur important. Ces approches diffèrent cependant par leur origine et leur vision du monde sous-jacente.
Agriculture biologique
Le mouvement biologique s'est développé à partir du début du XXe siècle, parallèlement à l'essor de l'agriculture industrielle. La première conceptualisation du terme est due à Lord Northbourne dans son livre de 1940, «Look to the Land». Le mouvement biodynamique en Allemagne, Rodale aux États-Unis et la Société australienne d'agriculture biologique et de jardinage ont été des pionniers de l'agriculture biologique.
En 1972, la Fédération internationale des mouvements d'agriculture biologique (IFOAM) a été fondée à Versailles pour diffuser l'agriculture biologique et améliorer sa recherche dans le monde entier. En tant qu'organisation de membres, l'IFOAM compte plus de 700 membres dans plus de 100 pays représentant environ 3,5 millions d'agriculteurs.
Dans les années 1980, les agriculteurs biologiques ont préconisé la création de normes de certification biologique, comme la norme NOP pour les États-Unis et la norme EOS pour l'Union européenne. L'accréditation est principalement accordée par les gouvernements.
Les règles de certification indiquent quelles pratiques sont autorisées dans l'agriculture biologique et celles qui sont interdites. L'approche est donc fortement motivée par sa pratique agricole. L'utilisation d'engrais synthétiques, de produits agrochimiques et de cultures génétiquement modifiées est interdite. Certaines réglementations et spécifications supplémentaires peuvent différer selon les organisations membres ou les systèmes de certification.
Outre cette définition négative qui confère à ses membres une appartenance claire, il existe une grande quantité de pratiques différentes définissant l'identité de chaque membre.
Agriculture biodynamique
L’agriculture biodynamique est l'un des exemples d'une approche biologique dans le contexte européen. Elle s'est développée à partir du mouvement anthroposophique autour de Rudolf Steiner. Il a tenu, en 1924, une série de conférences sur l'agriculture naturelle guidée par une vision du monde holistique et ésotérique. Il voit la ferme comme un organisme vivant intégré dans une cosmologie holistique. Il est fortement intéressé par les préparations d'engrais basées sur l'approche homéopathique à partir de fumier et d'éléments chimiques.
Le régime nazi à orientation nationale, en particulier certains de ses dirigeants, manifestait un grand intérêt pour l'approche biologique. Cependant, ils ont veillé à ce que l'aspect anthroposophique soit éliminé autant que possible pour le rendre compatible avec l'idéologie national-socialiste.
Il existe un fort parallèle entre les premiers pionniers de l'agriculture biologique comme le mouvement biodynamique et l'initiative Rodale. Il s'agit de leur intérêt pour une alimentation de haute qualité et saine en opposition à la nourriture fournie par l'agriculture industrialisée.
Aujourd'hui, Demeter est l'un des organismes de certification biologique les plus stricts ; et la société de marketing Demeter aide les agriculteurs biodynamiques à commercialiser efficacement leurs produits.
Agriculture naturelle, agriculture de la nature
Bien que le terme «agriculture naturelle» ait été surtout adopté par des mouvements en Inde, il est originaire du Japon. L’approche de l’agriculture naturelle a été initialement promue par Masanobu Fukuoka (1913-2008). Il a exposé ses principes dans son livre «La révolution du brin de paille» paru en 1975. Il s’agit d’une autre approche holistique, qui s’inscrit dans la tradition asiatique, où il combine la production alimentaire avec l’esthétique et la spiritualité. Le but ultime est la culture et le perfectionnement de l’être humain.
D’une part l’approche consiste à observer et à imiter la nature, et d’autre part elle consiste à ne pas labourer, à ne pas utiliser d’engrais synthétiques, de produits chimiques, à ne pas désherber, à ne pas tailler. Au Japon, il existe un vaste réseau d’écoles d’agriculture naturelle gratuites dans 40 endroits et environ 900 étudiants. L’approche est principalement pratique.
Agriculture à budget zéro
Subhash Palekar, originaire d’Inde, a mis au point, en observant la croissance naturelle des forêts, les principes de la méthode d’agriculture à budget zéro. Entre 1989 et 1995, il a mené de nombreux projets de recherche dans sa ferme.
L’expérience de nombreux agriculteurs indiens, endettés par des intrants extérieurs coûteux, est à l’origine de cette approche ; il s’agit donc d’une position qui se substitue à l’agriculture industrielle aux effets déplorables déplorable. Subhash Palekar promeut une méthode qui n’utilise pas de produits chimiques ou d’engrais synthétiques, mais qui améliore plutôt la vie du sol en utilisant la biomasse produite dans les fermes et des bio-engrais liquides fabriqués à partir de bouse de vache et de poussière. Elle minimise les intrants externes et les coûts pour l’agriculteur qui produit une récolte essentiellement à partir de son travail.
Agroécologie
Le concept d’agroécologie, promu par la FAO, n’exclut pas formellement certaines pratiques ou certains intrants. Cependant, par son approche ascendante, il est lié aux traditions holistiques des communautés qui sont les principaux moteurs de l’agroécologie. Il peut être compté parmi les alternatives à l’agriculture industrialisée.
L’approche agroécologique peut etre appréhendée de différentes manières, à savoir elle peut prendre la forme d’une discipline académique, d’un mouvement social ou d’une pratique agricole. L’intuition de base est de réunir l’écologie et l’agriculture. Comment les processus écologiques jouent-ils un rôle dans la production agricole ? Comment peuvent-ils être utilisés pour rendre la production plus efficace, plus résiliente et plus respectueuse de l’environnement ?
L’approche est née d’une discussion académique et le terme a été mentionné pour la première fois à la fin des années 1920. Un livre de Tischler en 1965 porte le terme agroécologie dans son titre. L’agroécologie en tant que discipline académique est intrinsèquement multidisciplinaire. Elle inclut l’agriculture, l’écologie, la sociologie, l’économie et l’histoire.
Les études et travaux de Miguel Altieri, professeur d’agroécologie à l’Université de Californie, ont orienté l’agroécologie vers une orientation plus politique. Successivement, le réseau international de petits exploitants agricoles, Via Campesina, a repris le terme d’agroécologie pour désigner un mouvement social qui se développe de la base vers le haut et s’oppose à l’approche descendante de l’agriculture industrielle.
L’agroécologie a été reprise en 2014 par la FAO. Dix principes de l’agroécologie ont été élaborés en consultation avec les parties prenantes internationales. Une définition qui l’oppose à l’agriculture industrialisée a été évitée de sorte que les 10 principes offrent une vision positive d’une agriculture et d’un système alimentaire qui reflètent et valorisent les modes d’agriculture traditionnels et les cultures des différentes communautés et des petits exploitants agricoles. Cependant, les implications des systèmes de semences et d’alimentation gérés par les agriculteurs et les compromis environnementaux pourraient conduire à une exclusion des semences hybrides, des OGM, des engrais et des produits agrochimiques, mais la position de la FAO évite cette conclusion.
Écologie intégrale
Bien qu’il ne s’agisse pas directement d’une approche agricole, l’encyclique Laudato Si’ où le pape François a exposé l’idée d’écologie intégrale en 2015, peut être facilement liée aux efforts visant à créer une agriculture respectueuse de l’environnement, socialement juste et économiquement viable.
Le pape François relie la crise environnementale à la crise spirituelle. Les différents défis auxquels l’humanité est confrontée, qu’ils soient environnementaux, sociaux ou économiques, sont liés à une profonde crise spirituelle de l’humanité. Cette crise est enracinée dans le fait que l’humanité n’assume pas le rôle d’un gardien, mais plutôt celui d’un dirigeant individualiste. L’encyclique du pape François est une invitation à toutes les cultures, religions et sciences à travailler ensemble pour surmonter les difficultés. Chacun doit contribuer au plein développement de ce qui est humain. Le marché seul ne suffit pas ; de plus, la science et la technologie modernes doivent trouver leur juste place. Il existe un risque de réduire la réalité qui doit être transcendée en adoptant une vision du monde plus holistique de l’existence humaine.
«François [d'Assise] nous aide à comprendre qu'une écologie intégrale exige une ouverture à des catégories qui transcendent le langage des mathématiques et de la biologie et nous conduisent au cœur de ce que signifie être humain.»
«L'écologie étudie la relation entre les organismes vivants et l'environnement dans lequel ils se développent. Cela implique nécessairement une réflexion et un débat sur les conditions requises pour la vie et la survie de la société, ainsi que l'honnêteté nécessaire pour remettre en question certains modèles de développement, de production et de consommation. On ne soulignera jamais assez à quel point tout est interconnecté.»
Permettez-moi de conclure la section conceptuelle de cet article, dans laquelle j'ai fourni une classification de base de différents termes tels que l'agriculture durable, l'agriculture de conservation, l'agriculture intelligente face au climat, l'agriculture régénérative, l'agriculture biologique, l'agroécologie, l'agriculture biodynamique, l'agriculture naturelle, l'agriculture à budget zéro et l'écologie intégrale. Dans la section suivante, permettez-moi de partager quelques leçons tirées de nos expériences sur le terrain au Centre d'agriculture et de formation KASISI en Zambie.
Note de la rédaction : Restez à l'écoute pour la suite de la semaine prochaine, où nous nous pencherons sur les expériences de terrain en Zambie.
Le père Claus Recktenwald SJ est le directeur du Centre de formation agricole de Kasisi (KATC) en Zambie. Il est titulaire d'une maîtrise en sciences agricoles (sélection intégrée des plantes et des animaux) de l'université de Göttingen, en Allemagne. Claus s'intéresse particulièrement à la régénération des sols et à la biodiversité comme moyen de découvrir la beauté de la création de Dieu. Il travaille au KATC depuis 2019, où il forme les petits exploitants agricoles et les multiplicateurs à l'agriculture biologique durable. Outre ses activités de formation, de recherche et de projet, le KATC exploite également une ferme de démonstration biologique qui présente des modes de production durables.