DANS LE DOMAINE DE L’IA, RIEN N’EST ANODIN. LE « GÉNOCOST » DE L’ÈRE NUMÉRIQUE EN RÉPUBLIQUE DÉMOCRATIQUE DU CONGO

Par: Didier Cimalamungo Bahizire, SJ | Communauté jésuite de la SCU

Je suis né au Katanga, dans la « ceinture de cuivre » qui recèle environ la moitié des réserves mondiales de cobalt, et j’ai grandi au Kivu, où le coltan est devenu, au cours de ma vie, à la fois une fortune et une malédiction. Je vis actuellement en Californie et je prépare des diplômes d’ingénierie de haut niveau à l’université de Santa Clara (SCU), une université jésuite située au cœur de la Silicon Valley, l’un des pôles les plus innovants sur le plan technologique. Le lien indissociable entre ces minerais et l’intelligence artificielle hante mon quotidien ici. Je n’aborde pas ce lien à travers les archives, mais à travers la terre où je suis né et où j’ai grandi. Raconter cette histoire, ce n’est pas se plaindre d’un étranger qui a ravagé notre région ; c’est assumer la responsabilité de ce qui se passe dans mon pays. C’est ainsi qu’en lisant la nouvelle encyclique du pape Léon,Magnifica Humanitas(MH), je commence par la question qui me poursuit depuis longtemps : quand la majorité des Congolais bénéficieront-ils enfin de leurs immenses richesses naturelles, au lieu d’en payer le prix par leurs souffrances et, trop souvent, par leur vie ?

L’encycliqueMagnifica Humanitas de 2026 du pape Léon XIV insiste sur une vérité qu’il est facile d’oublier : rien dans le monde de l’IA n’est immatériel ou magique (MH 173). Chaque réponse apparemment immédiate, écrit le pape, est le résultat d’une longue chaîne de médiation impliquant de vastes réseaux de ressources naturelles, d’infrastructures énergétiques et, surtout, d’êtres humains. L’intelligence artificielle n’est pas seulement un logiciel, mais aussi du matériel informatique, et ce matériel est constitué de minéraux extraits de la terre. C’est là que mon pays est le plus directement impliqué. Riche en cuivre, en cobalt, en coltan et en terres rares, la République démocratique du Congo (RDC) a alimenté les révolutions industrielles successives, mais cette richesse n’a jamais permis un développement intégral de sa population. Certains en tirent profit, la majorité en paie le prix. À l’extrême, cela aboutit à ce que nous en sommes venus à appeler un « génocost », un génocide à des fins économiques, le sacrifice de vies innocentes pour que l’extraction puisse se poursuivre.

Lors du lancement de l’encyclique dans la salle du Synode au Vatican, le 25 mai 2026, la théologienne congolaise Leocadie Lushombo, de l’École jésuite de théologie de l’université de Santa Clara, en a tiré les conclusions logiques du point de vue des pays du Sud. Les minéraux critiques qui rendent l’IA possible (cobalt, nickel, cuivre, lithium, tungstène et terres rares) sont arrachés au sol du Sud, sans jamais favoriser le développement intégral de ses peuples. C’est là que réside le renversement décisif. On pourrait supposer que le Sud se trouve en marge de l’IA, puisque tant de ses habitants n’ont même pas accès à un téléphone. C’est tout le contraire. Comme les matières premières de chaque puce proviennent de la terre, le Sud mondial n’est pas un simple spectateur, mais l’un des principaux acteurs de l’IA, dont il constitue le fondement matériel. Selon Lushombo, les pays du Sud mondial doivent être intégrés à la gouvernance de l’IA, et non en être exclus — un argument qu’elle tire de l’appel lancé récemment par Chinasa Okolo dans la revueScience pour que les minéraux critiques soient pris en compte dans la manière dont nous régissons l’IA. Le continent qui ne tirera peut-être jamais pleinement parti de l’IA est celui qui rend l’IA possible.

La contribution de la République démocratique du Congo à la chaîne de production du matériel d’IA s’articule autour de quatre minéraux, que je subdivise en deux familles. Du Katanga proviennent le cobalt et le cuivre : le cobalt, métal qui stabilise les batteries lithium-ion alimentant les centres de données et les serveurs dont dépend l’IA, extrait aux côtés du cuivre, conducteur de base de tous les circuits et câbles. Du Kivu proviennent les minéraux « 3T » : tantale, étain et tungstène. Le tantale, extrait du coltan, est le plus étroitement lié au calcul lui-même, puisqu’il entre dans la composition des condensateurs intégrés aux semi-conducteurs et aux circuits imprimés. Il ne s’agit pas là d’une question abstraite. Des enquêtes récentes, notamment des rapports de Global Witness, d’Amnesty International, du Groupe d’experts des Nations unies et d’autres organismes, ont retracé le parcours du coltan, extrait clandestinement de mines contrôlées par des groupes armés dans l’est de la RD Congo, jusqu’aux chaînes d’approvisionnement de grandes entreprises technologiques, tandis que les systèmes de certification censés empêcher l’entrée de ces matériaux se sont révélés poreux. La chaîne qui relie la fosse d’un mineur au Kivu d’un serveur de la Silicon Valley est bien plus courte et plus directe que ne le laisse supposer l’apparence homogène de nos appareils.

L’exploitation des minerais congolais ne se contente pas d’accompagner nos guerres. Elle les alimente. Les minerais sont rarement l’étincelle de la guerre, mais ils en sont le carburant et la récompense. Au cours de trois décennies de combats, une élite particulière a vu le jour, une bourgeoisie militaire qui s’étend des tranchées du Kivu aux bureaux de Kinshasa et aux couloirs de Kigali, pour laquelle la violence est devenue un mode de vie lucratif. Pour ces hommes, la paix est une mauvaise affaire. La guerre n’est pas une défaillance du système ; elle en est le moteur. Ce n’est pas une hallucination, mais une réalité. Les guerres en République démocratique du Congo sont devenues le conflit le plus meurtrier depuis la Seconde Guerre mondiale. D’innombrables rapports de l’ONU, de défenseurs des droits de l’homme et de chercheurs l’ont démontré. Parmi eux figurent Jason Stearns, Siddharth Kara et David Van Reybrouck, dont j’ai lu les ouvrages sur le conflit dans l’Est à la lumière de ma propre expérience. Des millions de personnes sont mortes. Et, aujourd’hui encore, la guerre se poursuit. La plupart n’ont pas succombé aux balles, mais à la faim, aux déplacements, à l’angoisse et aux maladies que la guerre laisse dans son sillage. C’est cette blessure que mon pays appelle désormaisle « génocost».

Parler de« génocost »ne revient pas à emprunter une métaphore. Il s’agit d’un concept que les Congolais ont eux-mêmes défini, inscrit dans la loi et commémoré. Cela désigne la destruction d’une population par l’exploitation économique systémique de ses ressources vitales, lorsque ces effets sont voulus, connus ou acceptés comme un coût nécessaire au profit. Ce terme a été inventé par des militants congolais en 2013, à la suite durapport de cartographie des Nations unies sur les crimes commis dans l’est du pays depuis 1996. En 2022, il a été inscrit dans la législation congolaise, avec la création du Fonds national de réparation (FONAREV) destiné à venir en aide aux victimes. Il désigne un siècle de prédation, depuis la « terreur du caoutchouc » sous Léopold II, qui a coûté la vie à environ 10 à 13 millions de Congolais, jusqu’aux guerres des ressources de notre époque. Chaque année, le 2 août, un mémorial à Kinshasa, composé de nonante-trois stèles et d’une flamme éternelle, rend hommage aux morts. Les Congolais n’ont pas attendu que le monde nomme leurs morts. Alors même que nous attendons que le monde fasse de même et aille plus loin, nous militons en faveur d’une justice réparatrice et de réparations sincères.

Cette situation néfaste n’est pas seulement d’ordre humain, mais aussi écologique. Autour de Kolwezi, parallèlement à quelques timides réussites en matière de développement humain, la terre a été creusée en vastes cratères, et les déchets toxiques des usines de transformation s’infiltrent dans le sol et l’eau. Les rivières qui donnaient autrefois la vie sont désormais contaminées. Dans le Kivu, des fosses artisanales défigurent les versants et ensablent les cours d’eau en contrebas. Tel est le coût que le « nuage » impose à nos bassins versants. Chaque serveur refroidi dans les pays du Nord puise, quelque part, dans une rivière polluée des pays du Sud. L’écologie intégrale, comme l’enseigne l’Église, refuse de séparer le cri de la terre du cri des pauvres. En République démocratique du Congo, c’est un seul et même cri. Défendre la dignité du mineur, c’est aussi défendre la rivière, la forêt et le sol que l’extraction a meurtris.

Pourtant, les territoires qui supportent les coûts du « cloud » ne sont pas seulement des victimes. Ils résistent. Ils construisent. Je l’ai constaté de mes propres yeux en 2020. Étudiant à Rome, j’ai participé à une campagne d’information sur les minerais issus de zones sans conflit, organisée par la Fondazione MAGIS. Ma mission consistait à collecter des données sur l’exploitation minière artisanale dans l’est du Congo. Ce qui m’a le plus marqué, ce sont les registres de traçabilité de l’abbé Justin Nkunzi, actuel directeur de la Commission Justice et Paix de l’archidiocèse de Bukavu. Il m’a permis de les lire et de les copier. C’étaient des documents minutieux, retraçant, fosse par fosse, ce qui sortait des mines. En tenant ces pages entre mes mains, j’ai compris que la volonté de changement est déjà là, sur le terrain. Face aux élites, aux entreprises locales et aux multinationales qui tirent profit du désordre, se dressent les populations qui s’organisent par la base. Ce sont des mouvements citoyens qui réclament de l’eau, de l’électricité et de la sécurité. Ils aspirent avant tout à la paix et à la stabilité. Et ce sont les coopératives qui se forment aujourd’hui dans les zones minières, où les mineurs mettent en commun leur production et tentent d’échapper aux intermédiaires qui ont toujours accaparé la valeur de leur travail.

C’est là que l’encyclique et ma vie se rejoignent. Elles mettent en avant deux points. Le premier, le pape Léon le nomme directement : les chaînes d’approvisionnement doivent devenir transparentes, afin qu’aucun avantage concurrentiel ne repose sur une exploitation cachée. Une diligence raisonnable éthique doit les accompagner (MH 179). Les dispositifs destinés à garantir cela ont déjà échoué par le passé. La transparence ne peut pas se résumer à un label. Il doit s’agir d’une chaîne vérifiée, de la mine jusqu’à l’entreprise de transformation. Le deuxième point, sur lequel mon expérience insiste, est le suivant : les communautés qui souffrent pour ces minerais doivent devenir des partenaires, des partenaires dans la gestion de ce qui se trouve sous leurs terres, et dans l’exploitation de ces ressources à leur profit. Cela signifie des coopératives qui permettent aux mineurs de vendre collectivement. Cela signifie qu’une part fixe des recettes est reversée aux populations des provinces, afin qu’elles puissent construire des écoles, des dispensaires, des routes et des systèmes d’eau potable – autant d’infrastructures que l’exploitation minière a toujours promises mais jamais fournies. Cela signifie un consentement authentique concernant les concessions arrachées à leur sol. Depuis trop longtemps, les Congolais sont traités comme la main-d’œuvre au bas de la chaîne, jamais comme des partenaires au sein de celle-ci. Donner une voix et une part aux victimes, c’est refuser la logique du« génocost »à sa racine.

Cela va-t-il durer ? Je l’ignore. Mais je ne répondrai pas par le désespoir. Je répondrai par un espoir conditionnel. Un espoir qui dépend de ce que nous choisissons de faire. Je me suis trouvé aux deux extrémités de cette chaîne. J’ai vu les mines du Kivu d’en bas, et j’étudie aujourd’hui parmi ceux qui conçoivent les puces d’en haut. Je vais donc être concret. L’ingénieur peut demander d’où proviennent les minerais utilisés dans sa conception et refuser de construire tant qu’il n’aura pas obtenu de réponse. L’étudiant peut briser cette ignorance confortable qui rend les mineurs invisibles. L’investisseur peut orienter ses capitaux vers les entreprises capables de répondre à ces questions et les détourner de celles qui ne le sont pas. Les Congolais de la diaspora peuvent faire entendre la vérité sur ces mines dans les cercles qui préféreraient l’ignorer. Rien de tout cela n’attend d’autorisation. Cela attend des personnes prêtes à regarder au-delà de la chaîne et à agir. La tradition ignatienne demande exactement cela : voir cette réalité d’en bas, la juger à l’aune de la dignité de ceux qui creusent, et agir à leurs côtés. Les minerais de la RD Congo ont bâti l’ère numérique. Ils peuvent encore contribuer à en bâtir une juste. La flamme éternelle de Kinshasa brûle pour les morts. Puisse-t-elle également éclairer le chemin des vivants.

Auteur

Didier Cimalamungo Bahizire, SJ, est prêtre jésuite originaire de la République Démocratique du Congo. Il est titulaire d’un diplôme d’ingénieur en génie général (UCAC-Icam), d’une licence en théologie (Université Pontificale Grégorienne) et d’un STL en éthique et théologie morale (Jesuit School of Theology, Université de Santa Clara), où sa thèse portait sur la justice réparatrice pour les entreprises minières dans le secteur du coltan au Kivu. Ses recherches actuelles en génie électrique et informatique à l’Université de Santa Clara portent sur les réseaux électriques et l’énergie durable. Ancien maître de conférences à l’université Loyola du Congo, il s’appuie sur huit années d’expérience dans l’industrie minière africaine et sur ses recherches en matière de traçabilité éthique de l’or pour mener des travaux à la croisée de l’ingénierie, de l’éthique des industries extractives et de la doctrine sociale de l’Église.

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