Culture consumériste et nécessité d’une volonté socio-personnelle et politico-économique
Abstract
WK Pradeep SJ discute de la crise socio-écologique provoquée par le consumérisme, l'interférence humaine et les visions du monde erronées. Il plaide pour une perspective écocentrique équilibrée et appelle à des changements politiques, économiques et sociaux structurels pour résoudre les problèmes environnementaux et assurer la solidarité mondiale.
A. Sources d’inquiétudes
Il ne suffit pas de trouver des remèdes aux symptômes de la crise socio-écologique. Nous devons rechercher les racines de cette crise ; alors seulement les remèdes pourront être appropriés et efficaces.
1. Ampleur des changements: Le changement fait partie intégrante des processus terrestres, mais aujourd’hui l’ampleur du changement est telle que les conditions terrestres sont perturbées au-delà de sa capacité d’autorégulation, ce qu’on appelle techniquement l’homéostasie. Par exemple, la planète Terre a connu plusieurs périodes de froid et de chaleur intenses, mais jamais avec une telle rapidité.
2. Ampleur de l’intervention humaine: L’activité humaine, comme celle de tous les êtres vivants, a toujours eu un effet sur son environnement, mais aujourd’hui, son ampleur est démesurément immense. Le résultat est la pollution environnementale, la déforestation, le déséquilibre climatique, la destruction des écosystèmes et des habitats, les extinctions biologiques massives, la rareté et la répartition déséquilibrée des ressources. Les extinctions biologiques, par exemple, sont un phénomène naturel. Mais jamais dans l’histoire cela n’a été aussi rapide, et jamais à cause d’un autre agent biologique. De plus, généralement, la spéciation est beaucoup plus rapide et plus robuste que l’extinction, ce qui explique la croissance de la biodiversité au cours du temps. Or, la relation entre ces deux phénomènes est aujourd’hui inversée car l’extinction n’est plus seulement naturelle mais est devenu anthropique.
3. Universalité des effets: Tout le monde est affecté par cette crise. Nous sommes universellement interconnectés aujourd’hui, comme nous le confirme l’expérience de la pandémie de covid-19. Autant les personnes responsables des changements et celles qui ne le sont pas sont directement er/ou indirectement affectées.
4. Impacts différenciés : Bien que tout le monde soit touché par ces phénomènes, les personnes les plus pauvres et les êtres non-humains sont plus vulnérables. C’est pourquoi le pape François affirme qu’une véritable approche écologique devient toujours une approche sociale, qui doit intégrer les questions de justice dans les débats sur l’environnement, pour entendre tant la clameur de la terre que la clameur des pauvres. (LS§49)
B. Les racines de cette attitude menaçante
La crise n’est pas seulement un phénomène physio-biologique, mais, plus profondément, une question d’attitude et de vision du monde. La crise écologique prend ses racines dans l’attitude de l’être humain envers soi-même, envers Dieu, envers les autres humains et les autres créatures.
1. Racines dans la vision moderne du monde
Au 17e siècle, au début de la modernité, la philosophie a commencé à diviser le monde en deux catégories : la res cogitans (l’esprit et la conscience) et la res extensa (le monde physique). Même si une conception dualiste du monde existait auparavant, la philosophie moderne a introduit un changement selon lequel l’univers est désormais considéré comme une vaste machine et non plus comme un système complexe composé d’éléments vivants et non-vivants. Puis, en essayant de s’affranchir de l’emprise de la théologie et de la religion de l’époque, la philosophie a commencé à se mettre au service de la science et de la technique. D’un côté, la philosophie s’est adaptée au progrès scientifique et, de l’autre, la science physique s’est sentie soutenue par la philosophie. Il en est résulté un dualisme fort qui a nourri l’idée d’une domination de la res extensa par la res cogitans. Devenir le centre de l’univers a toujours été une forte tentation pour l’humanité (Gn. 8). René Descartes (2006 : 51) a annoncé que le but des sciences naturelles était d’aider l’être humain à devenir « maître et possesseur de la nature ». Mais comment le faire ? Cette nouvelle perspective dualiste se ferait par la science et la technologie, car, ainsi que l’a célébré Francis Bacon (1884 : 71) : « savoir, c’est pouvoir ».
Le fossé s’est encore creusé avec l’éthique d’Emmanuel Kant. En effet, Kant accordait une valeur positive à la personne humaine en considérant chaque personne comme une fin en soi et jamais comme un moyen. Mais sa trop grande insistance sur la supériorité de la raison s’est soldée par trois écueils. Premièrement, comme J. Baird Callicott (1999 : 252) le caricature, « l’éthique de Kant semblerait donc approuver les expériences médicales douloureuses sur des nourrissons encore dépourvus de raison, la chasse d’imbéciles non-rationnels pour le sport et la fabrication de nourriture pour chiens à partir de vieillards qui ont perdu la raison ». Deuxièmement, puisque seuls les êtres rationnels peuvent s’évaluer, tous les autres êtres, vivants ou non, ne possèdent qu’une valeur instrumentale et non pas intrinsèque. Troisièmement, selon le critère de réciprocité, seuls les agents moraux sont considérés comme des patients moraux ; par conséquent, les considérations morales ne prennent en compte que les êtres humains, et toute ingérence dans le monde non humain est acceptable tant qu’elle sert les intérêts humains.
2. Relativisme pragmatique post-moderne
Avec la mort du modernisme, nous sommes entrés dans une autre ère complexe appelée post-modernisme. Avec la déconstruction post-moderne, qui résiste à toutes les grands récits, le relativisme est né. Le résultat n’est plus celui d’un relativisme doctrinal, mais celui d’un relativisme pragmatique. Le pape François rappelle qu’avec le relativisme pragmatique, il n’y a plus de « vérités objectives ou de principes sains autres que la satisfaction de nos propres désirs et de nos besoins immédiats » ; de même, « la culture elle-même est corrompue, la vérité objective et les principes universellement valables ne sont plus respectés, et donc les lois ne peuvent être perçues que comme des impositions arbitraires ou des obstacles à éviter. » (LS§123)
Un être humain se met au centre du monde en donnant la priorité absolue à ses intérêts, si bien que tout le reste devient relatif. Ce relativisme pragmatique est encore plus dangereux que le relativisme doctrinal. Il se proclame ainsi le maître du monde, un être pour qui rien de ce qui ne le concerne n’a d’importance. L’être humain se place au sommet de la création et de l’évolution. Le résultat est un anthropocentrisme ‘déformé’, ‘excessif’ et ‘égaré’ qui implique la domination humaine sur tous les êtres non-humains – et souvent même sur les êtres humains sans défense – en ne les considérant que pour leur valeur instrumentale (LS§69 et§§115-122).
3. Racines socioculturelles
Une observation attentive révèle que la crise écologique résulte de la culture consumériste, souvent dans les zones urbaines, et des changements que cette culture opère dans les structures des modes de vie. Selon les mots du pape Paul VI, c’est une culture née des « plus extraordinaires avancées scientifiques, des capacités techniques les plus étonnantes, de la croissance économique la plus stupéfiante », mais qui ne s’est pas accompagnée d’un « progrès social et moral authentique » (LS§4). Certes, la crise écologique est amplifiée ou ralentie par les choix individuels ; mais elle l’est davantage par les structures et les sociétés dans lesquelles les gens vivent. D’un côté, les gens des zones urbaines se sentent, en quelque sorte, bénéficiaires de cette culture urbaine, mais ironiquement, leur liberté de choix est restreinte en elle-même. Ils vivent dans un cadre où les conditions de choix sont prédéterminées par les structures politiques, économiques et de marché.
D’un autre côté, les habitants des zones rurales et écologiquement précaires, bien que ne bénéficiant pas des avantages de la vie urbaine, doivent travailler pour la subsistance de cette culture de consommation. Ses effets néfastes se font sentir dans leur zone rurale/précaire, en un processus qu’on appelle télécouplage, ce qui fait référence aux interactions des systèmes sociaux, économiques et écologiques à distance. Ceux qui en subissent les effets n’en sont pas nécessairement responsables, et ceux qui en sont responsables n’en sont souvent pas directement affectés. En conséquence, que ce soit sur le plan personnel, ou sur le plan économique et politique, les responsables ignorent les conséquences de leurs actes et ne voient aucune raison de changer de politique ou de mode de vie. En conséquence, même en étant conscients de la crise dans laquelle nous vivons, nous restons indifférents aux appels à une conversion écologique.
C. À la recherche de solutions
Comme Adolphe Gesché (1994 : 85) le postule, pour qu’un projet humain, comme ici la sauvegarde et l’intégrité de la création, ait toutes les chances de succès, il ne suffit pas qu’il soit porté par une volonté politique, économique, écologique ou encore morale. Il doit être fondé en amont au plan philosophique et métaphysique et, pour les croyants, au plan théologique. Ainsi, les remèdes que nous cherchons aujourd’hui doivent provenir de révolutions à la fois comportementale et structurelle, qui à leur tour doivent régir le mode de vie et toutes les entreprises scientifiques.
1.Changements de notre attitude et vision du monde
Premièrement, nous considérons ici la révolution dans les attitudes dont nous avons besoin aujourd’hui.
a)D’un anthropocentrisme déviant vers un écocentrisme équilibré
Le comportement humain, comme l’observe Callicott (1999 : 89), est toujours influencé par des croyances à propos de ce que sont les faits. Ainsi, une rectification de nos jugements à propos des faits peut entraîner une rectification de notre comportement. Dans ce contexte, une vision du monde écocentrique équilibrée est une solution cruciale. La thèse de l’écocentrisme est que tous les êtres possèdent une valeur intrinsèque. L’idée moderniste de l’être humain comme summum de la création et de l’évolution l’a amené à penser qu’il occupait une place particulière dans ce cosmos et qu’il a le droit d’exploiter tous les autres êtres sans leur donner la place qu’ils méritent. Il faut toutefois se rendre compte que le cosmos existait avant même la venue de l’être humain, qui n’est qu’une espèce parmi des millions d’espèces et qui, par conséquent, n’est qu’un membre parmi d’autres membres de la communauté biotique, ou plus largement, de la communauté écologique. Ainsi, chaque être – humain, animal, plante ou chose matérielle – possède une valeur intrinsèque, et l’être humain forme une unité et un tout avec la nature.
b)Communauté écologique – Naturalisation des êtres humains
Au 19e siècle, Darwin a fait des découvertes sur l’évolution qui ont détrôné l’être humain de son rôle comme ‘maître du monde’, une idée qui s’était développée à partir de l’interprétation anthropocentrique de la dichotomie sujet-objet. Ainsi que le dit Aldo Leopold, les humains se rendent compte qu’ils ne sont que « des compagnons de voyage avec d’autres créatures dans l’odyssée de l’évolution. Cette nouvelle connaissance aurait déjà dû nous donner, dès cette époque, un sentiment de parenté avec les autres créatures… » (1968 : 105). Ce sont cette connaissance et ce sentiment que note saint Bonaventure chez saint François d’Assise : « à partir d’une réflexion sur la source première de toutes choses, empli d’une piété encore plus abondante, il appelait les créatures, aussi petites soient-elles, du nom de ‘frère’ ou ‘sœur’ ». (LS§11)
Jürgen Moltmann (1988 : 73), reprenant l’expression de Gunter Altner, appelle cela la « naturalisation de l’être humain ». Moltmann explique que l’être humain n’est pas en opposition avec la nature, mais qu’il est un produit de la nature. La nature est un grand sujet qui produit de nouvelles formes et de nouvelles structures de vie et, finalement, l’être humain. Ainsi, l’être humain est l’objet, c’est-à-dire un produit de la nature productive. Dans le modèle moderniste, l’être humain « possède » la nature ; dans le modèle écocentrique, l’être humain « est » la nature, et le corps qu’il a objectivé comme sa propriété, c’est lui-même dans son existence corporelle.
2.La transformation des structures sociétales
Les systèmes politique et économique forment les structures sociétales. Par conséquent, pour que la conversion écologique se produise efficacement, les systèmes politique et économique doivent être transformés par une vision du monde, comme nous l’avons mentionné plus haut, ou par une attitude, aux niveaux local et mondial.
a)Éthique holistique et engagement économico-politique
Premièrement, comme indiqué précédemment, la crise actuelle résulte d’une interférence humaine excessive. Ainsi, l’éthique environnementale doit être appliquée, non seulement à un niveau personnel, mais aussi aux niveaux sociétal et mondial, puisque ce dernier niveau relève de l’éthique holistique. Deuxièmement, la crise écologique actuelle est également le résultat de la culture consumériste créée par les systèmes politique et économique. Comme le dit Callicott (1999 : 285), la réalisation de la dimension environnementale du bien-être nécessitera un effort collectif et une volonté politique. Nous devons exiger que nos gouvernements locaux, régionaux et fédéraux placent les questions écologiques en tête de leurs préoccupations politiques. Les gouvernements doivent prendre conscience que le bien commun est leur raison d’être, et qu’ils doivent y travailler avec un véritable sentiment d’urgence mondiale.
b)Un système politico-économique informé
De plus en plus, l’économie mondiale et les activités productives et commerciales reposent sur l’immédiateté. Cela favorise une sorte de progrès technologique de l’automatisme, qui vise à simplifier les procédures et à réduire les coûts en remplaçant les travailleurs par des machines. Toutefois, « le coût des dommages causés par une telle négligence égoïste est bien supérieur aux avantages économiques qui peuvent en être obtenu. » (LS§36) Il faut donc une conscientisation de chacun, en particulier des acteurs politiques et économiques, et parfois aussi une coercition politique, afin que la volonté politique puisse engendrer des changements structurels sains aux niveaux politique et économique.
c)Solidarité universelle, leadership et gouvernance participative
Les lois et les politiques adoptées doivent prendre en compte à la fois les besoins des êtres humains et ceux de la terre. Ainsi, les débats politiques et économiques, tant internationaux que locaux, doivent prendre en compte : d’une part, le bien commun de tous les êtres humains, en particulier les pauvres et les vulnérables, qui ne sont considérés que comme des dommages collatéraux ; et, d’autre part, une évaluation des impacts sur l’environnement, réalisée de manière interdisciplinaire et transparente, et indépendante de toute pression économique et politique. Pour cela, il faut une solidarité universelle, notamment entre les communautés politico-économiques, et un leadership fort qui comprenne de manière globale les enjeux sociétaux et environnementaux. Ils doivent porter attention à tous les aspects éthiques concernés, en créant des espaces de discussions et de dialogue scientifique et social, « dans lesquels tous ceux qui sont directement ou indirectement concernés (agriculteurs, consommateurs, autorités civiles, scientifiques, producteurs de semences, riverains des champs traités, et autres) peuvent faire connaître leurs problèmes et préoccupations, et avoir accès à des informations adéquates et fiables afin de prendre des décisions en faveur du bien commun présent et futur. » (LS§135)
Conclusion
Le développement culturel, scientifique et économique fait partie du processus d’évolution de la société humaine. Cependant, nous devons nous rappeler ceci : « un développement technologique et économique qui laisse pas dans son sillage un monde meilleur et qui n’améliore pas intégralement la qualité de vie ne peut pas être considéré comme un progrès. » (LS§194) Comme le souligne Lynn White (1967 : 1203-1207), ce que les gens font de l’écologie dépend de ce qu’ils pensent d’eux-mêmes concernant les choses qui les entourent – en bref, de leur attitude. Ainsi, avec une attitude écocentrique équilibrée qui accorde une valeur à toutes les créatures et qui affirme que l’être humain fait partie de la nature, couplée à une volonté socio-personnelle et politico-économique volontariste de remédier à cette crise, il est possible pour l’humanité non seulement de remédier à la crise écologique actuelle, mais aussi d’entrer dans des « relations respectueuses, en sortant de soi pour vivre en communion avec Dieu, avec les autres et avec toutes les créatures » (LS§240).
Références
Bacon, Francis. (1884). The Works of Francis Bacon, Lord Chancellor of England, Basil Montagu. New York: R Worthington
Callicott, Baird. (1999). Beyond the Land Ethic. New York: State University of New York
Descartes, Réné. (2006). A Discourse on the Method.Ed. by I. Maclean. London : Oxford University Press
Gesché, Adolphe. (1994). Dieu pour penser. T. 4.Le Cosmos. Paris: Cerf
Leopold, Aldo and Charles Walsh Schwartz. (1969). A Sand County Almanac and Sketches Here and There. New York: Oxford University Press
Moltmann, Jürgen. (1988). Dieu dans la création. Traité écologique de la création, trad. M. Kleiber, Paris : Cerf, p.73
Pope Francis. (2015). Encyclical Letter Laudato Si’ (LS), Vatican
White, Lynn. (1967). “The Historical Roots of Our Ecological Crisis”in Science 155
Original anglais
Traduction Christine Gautier
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