Témoignage

La mission Foi-Justice et le pèlerinage pour rétablir de bonnes relations avec les peuples autochtones du Canada


L'unité de la mission foi-justice découle de sa réalité spirituelle sous-jacente. Cette réalité est la présence et l'activité du Seigneur crucifié et ressuscité parmi nous. Cela inclut la manière dont Il nous invite à nous joindre à Lui dans Son œuvre et la manière dont nous sommes transformés par notre rencontre avec Lui.

Le décret 4 de la CG 32, « Notre mission aujourd'hui : le service de la foi et la promotion de la justice », a eu un impact considérable sur la province jésuite du Canada et sur moi-même.Bien qu'il nous ait changés à bien des égards, j'aimerais discuter de la manière dont il a transformé notre relation avec les peuples autochtones, en particulier à travers les consolations obscures de la troisième semaine des Exercices spirituels.

La reconnaissance par la CG 32 que la justice sociale est une partie constitutive du service de la foi a progressivement changé notre compréhension des « missions autochtones » traditionnelles au Canada. Elle nous a aidés à réaliser que nous ne sommes pas ici seulement pour donner, mais aussi pour recevoir et apprendre, en particulier sur la valeur des spiritualités autochtones. Elle nous a également préparés à accepter notre propre contribution à la colonisation et ses effets dévastateurs sur les peuples autochtones.

Ce changement ne s'est pas produit simplement en lisant le décret 4 puis en réfléchissant à notre travail. Le décret 4 nous a plutôt aidés à naviguer dans des courants confus et une histoire complexe, marquée par de nombreux rebondissements et turbulences.

Un contexte important de notre histoire est la Commission de vérité et réconciliation du Canada (CVR), qui a travaillé de 2008 à 2015.Sa mission était de recueillir et de documenter les témoignages des Autochtones qui avaient fréquenté les pensionnats indiens au Canada lorsqu'ils étaient enfants, et de leur offrir un forum sûr pour discuter de leurs expériences afin de reconnaître publiquement les expériences néfastes vécues par ces enfants et les conséquences persistantes de ces préjudices. L'espoir était que cette reconnaissance puisse contribuer à leur guérison et favoriser la réconciliation entre eux et le peuple canadien, le gouvernement du Canada, propriétaire des écoles, et les Églises chrétiennes qui les géraient.


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Les pensionnats indiens ont fonctionné du début du XIXe siècle jusqu'aux années 1990. Les jésuites en ont dirigé une, qui a fermé ses portes en 1958. Elle était située sur la rive nord du lac Huron, dans la région d' , où les jésuites exerçaient leur ministère depuis les années 1840.Ces écoles s'inscrivaient dans la stratégie du gouvernement canadien visant à consolider la colonisation du territoire.Elles avaient pour objectif d'éradiquerles cultures autochtones en « rééduquant » leurs enfants selon les coutumes euro-canadiennes. À cette fin, les écoles séparaient les enfants de leurs familles, de leurs communautés, de leurs cultures, de leurs langues et de leurs spiritualités. De nombreuses écoles sont également devenues des lieux d'abus, notamment physiques et sexuels. En coopérant avec le gouvernement dans la gestion et le personnel des pensionnats, les Églises ont mélangé évangélisation et colonisation. Si de nombreux membres du clergé étaient de bons enseignants sincères, la plupart du personnel partageait néanmoins dans une certaine mesure les attitudes colonisatrices dominantes d'une grande partie de la population canadienne.

Le 31 mai 2012, j'ai pris mes fonctions de provincial des jésuites du Canada anglais.C'était également le premier jour d'une grande assemblée régionale de la Commission de vérité et réconciliation à Toronto. On m'avait informé que peu de représentants officiels de l'Église catholique seraient présents, et qu'il était donc important que j'y assiste en tant que provincial jésuite et que je sois visiblement présent en tant que prêtre catholique. Lorsque je suis entré dans le centre des congrès du centre-ville dans ma tenue ecclésiastique, j'ai réalisé que j'avais commis une terrible erreur.Les participants autochtones semblaient visiblement mal à l'aise en ma présence. Au lieu d'être un symbole de paix, de solidarité et de réconciliation, mon col romain semblaitdéclencher des souvenirs traumatisants d'abus subis dans les pensionnats. J'ai essayé de « m'habiller plus décontracté » en retirant l'étiquette de mon col et en enlevant ma veste, mais il était toujours évident que j'étais prêtre.

Je me sentais gêné, honteux et vulnérable. J'étais également confus que ce qui était si important pour moi, ma vocation et ma mission, semblait menacer les peuples autochtones. Mes désirs les plus sacrés me semblaient corrompus par mes angles morts qui masquaient les liens historiques entre l'évangélisation et la colonisation. Même si j'avais envie de me réfugier dans le confort des autres membres de l'Église présents à la réunion, je sentais qu'il était important pour moi d'être avec les Autochtones et de ressentir de la honte et de la vulnérabilité face à notre responsabilité collective dans leurs souffrances. Même si je me sentais mal à l'aise, je reconnaissais que mon inconfortn'était rien comparé aux bouleversements et à la violence que les Autochtones ont subis pendant des générations.


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Une fois que j'ai accepté mon propre malaise et que j'ai cessé de me concentrer sur moi-même, j'ai remarqué qu'aucun Autochtone n'était impoli à mon égard. Certains ont même essayé de me mettre à l'aise. J'étais là,susceptible de raviver des souvenirs traumatisants, et certains de ceux qui avaient vécu ces souvenirs tendaient la main vers moi. Cela m'a brisé le cœur.

Ma capacité à assumer la responsabilité collective humiliante des torts causés aux peuples autochtones ne venait pas seulement de mes ressources spirituelles personnelles. Elle s'inscrivait dans une histoire plus large.

Lorsque les premières allégations d'abus sexuels commis par des jésuites sur des enfants autochtones ont été rendues publiques à la fin des années 1980, nous n'y avons pas cru. Les victimes nous ont alors poursuivis en justice. Nous étions indignés et avons réagi de la même manière, en utilisant la loi comme une arme. Après mûre réflexion et discernement, nous avons réalisé que nous traitions d'anciens amis comme des ennemis. Nous avons égalementcommencé à remarquer des similitudes dans les allégations et avons constaté que nos propres archives confirmaient bon nombre des faits qui nous étaient rapportés. Nous avons commencéà écouter sans porter de jugement, à agirde manière moinsdéfensive et àprendre les allégations plus au sérieux. Finalement, nous avons reconnu le mal que nous avions causé en participant au système des pensionnats et en contribuant à la colonisation en général. En reconnaissant notre responsabilité dans le mal causé, nous avons également cherché à le réparer.

Le changement dans notre façon d'écouter les peuples autochtones et la reconnaissance que la colonisation avait façonné notre évangélisation m'ont permis de marcher avec les peuples autochtones avec sincérité et plus de détermination.Cela m'a permis d'accepter la honte et la confusion qui ont accompagné le fait d'avoir déclenché des souvenirs traumatisants lors du rassemblement régional de la CVR à Toronto en 2012. Les changements qui ont suivi nous ont fait avancer sur cette voie de la conversion et de la décolonisation. Le changement le plus important a été le discernement communautaire à l'échelle de la province en 2015 sur nos priorités. La première priorité qui est ressortie était la spiritualité ignatienne, ce qui n'était pas surprenant.La deuxième priorité, cependant, était surprenante : les relations avec les peuples autochtones. Cette expression ne signifiait pas le ministère auprèsdes peuples autochtones (ce que nous entendions auparavant par « missions autochtones »), mais le ministère avecles peuples autochtones, en particulier les catholiques autochtones. Cela signifiait également que ce partenariat devait influencer nos autres ministères et ne pas être l'affaire d'un seul secteur apostolique. Cette nouvelle priorité est née de la prise de conscience que tout au long de l'histoire des jésuites au Canada, nous avons donné le meilleur de nous-mêmes lorsque nous étions en bonnes relations avec les peuples autochtones.À la fin de cet exercice, un ancien autochtone, qui travaillait avec nous depuis 40 ans, a déclaré : « Enfin, je me sens reconnu. Enfin, je me sens comme un ami. »


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Il a fallu de nombreuses humiliations pour nous faire passer d'une attitude paternaliste à une attitude de partenariat et d'apprentissage mutuel. La reconnaissance de notre propre responsabilité a été une grâce importante de la première semaine qui nous a permis d'accepter la vérité sur la façon dont les peuples autochtones voyaient notre histoire, et qui nous a également ouverts à d'autres grâces. Rester fidèles à une relation difficile avec les peuples autochtones, avec les humiliations liées au fait d'affronter notre vérité et d'être prêts à souffrir pour rester en relation, a été pour nous une grâce longue et transformatrice de la troisième semaine.Nous n'aurions pas pu rester dans ces relations sans admettre que nous avions laissé la colonisation affecter notre évangélisation.Cette admission n'aurait d'ailleurs pas été possible sans la conscience critique qui a accompagné l'engagement de la CG 32 en faveur de la justice et de la foi, ainsi que son désir d'être aux côtés des personnes marginalisées. Elle n'aurait pas non plus été possible sans l'amitié des peuples autochtones et la liberté d'avoir des conversations difficiles avec eux.

C'est le troisième degré d'humilité de la deuxième semaine des Exercices et les longues et douloureuses consolations de la troisième semaine qui ont finalement commencé à transformer le déséquilibre du pouvoir d' entre nous et les peuples autochtones, en particulier les catholiques autochtones. Nous sommes passés d'une position « supérieure » aux peuples autochtones que nous servions à celle de partenaires, d'amis et d'alliés, et même à celle d'assistés, comme l'a souligné l'Ancien.Nous étions moins des agents de la colonisation que des novices apprenant de nos partenaires autochtones, travaillant à la décolonisation.

Je voudrais maintenant invoquer la CG 34 (1995) pour approfondir mon interprétation de notre expérience. Les décrets missionnaires de la CG 34 (Serviteurs de la mission du Christ, Notre mission et la justice, Notre mission et la culture, Notre mission et le dialogue interreligieux) ont confirmé la mission foi-justice de la CG 32, non pas par des arguments moraux ou des justifications théologiques, mais par l'expérience religieuse. Ils ont montré comment la Compagnie a rencontré le Christ crucifié et ressuscité à l'œuvre dans ces aspects de la mission dans le monde, et comment elle en a été transformée.La CG 34 a confirmé la mission foi-justice en montrant comment la Compagnie a rencontré Jésus à travers cette mission.De cette manière, les décrets ont reconnu les réalités spirituelles qui sous-tendent nos activités missionnaires.


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Les jésuites au Canada ont rencontré le Seigneur dans les peuples autochtones, en particulier en restant à leurs côtés malgré leurs critiques justifiées et nos sentiments d'humiliation et de repentance.Le Seigneur était déjà là et nous invitait à être avec lui.Mais si nous avons vraiment rencontré le Christ crucifié et ressuscité, alors nous aurions dû être transformés. Comment ?

Nous avons connu deux types de transformation, l'une dans la façon dont nous nous percevions, l'autre dans la façon dont nous percevions les peuples autochtones. Nous nous voyions comme certains vieux livres d'histoire canadienne nous décrivaient : comme des missionnaires et des enseignants altruistes qui, avec d'autres missionnaires, ont contribué à apporter l'Évangile et la civilisation à ce qui est devenu plus tard le Canada. Depuis, les peuples autochtones nous ont appris que cette vision était incomplète. De plus, elle masquait la manière dont les efforts d'évangélisation ont contribué à la colonisation et à ses séquelles néfastes, notamment les cas d'abus. Les peuples autochtones dont nous étions les plus proches savaient tout cela, mais ils ne nous ont pas chassés. À un certain moment de notre histoire commune, nous avons réalisé que ces mêmes peuples autochtones nous apportaient leur ministère. Notre vision de nous-mêmes est donc devenue plus humble, plus réaliste, et nous avons commencé à nous considérer moins comme un peuple « supérieur » ayant quelque chose à offrir et davantage comme des compagnons des peuples autochtones, partageant nos dons et œuvrant pour le bien commun.

Notre vision des peuples autochtones a également changé. Nous les considérions moins comme des personnes ayant subi de terribles traumatismes et ayant besoin de notre aide, et davantage comme des êtres humains dotés de dons spirituels extraordinaires, avec lesquels nous devrions être partenaires et alliés dans notre travail pour le Royaume de Dieu. Permettez-moi de souligner deux de leurs dons. Le premier est la place centrale de la spiritualité dans tous les types de travail et dans une société saine. Il serait très rare de trouver des éléments spirituels marginalisés ou privatisés dans les cultures autochtones.L'autre don spirituel est la place centrale de la Création dans la spiritualité. Une relation juste avec la terre est un élément fondamental d'une relation juste avec le Créateur et fait partie du chemin vers Dieu. Il me semble que les spiritualités autochtones peuvent nous aider à comprendre ce que signifie une conversion écologique intégrale et nous aider à embrasser une vie de réconciliation dans trois dimensions : avec Dieu, avec les autres et avec la Création.

La Compagnie de Jésus au Canada a été transformée pour le mieux par les difficultés et les défis liés à la recherche de relations justes avec les peuples autochtones. C'est là que nous avons rencontré le Christ crucifié et ressuscité. Notre chemin vers le Seigneur a été un chemin de recherche de la justice, qui a souvent impliqué notre propre transformation.C'est Lui qui est l'agent principal de la mission ici, pas nous. La grâce de la foi et de la justice peut être complexe, mais elle est une, car Il est un et Sa mission est une.


Peter Bisson SJ Peter Bisson SJ
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