Ma vie avec le Décret 4
Peu de mots m’ont autant influencé, comme jésuite, que les mots retentissants du Décret 4 de la 32e congrégation générale de la Compagnie de Jésus : « La mission de la Compagnie de Jésus aujourd’hui est le service de la foi, dont la promotion de la justice constitue une exigence absolue. Parce que la réconciliation avec Dieu exige la réconciliation des êtres humains les uns avec les autres. »
La CG 32 s’est déroulée en 1975, environ 13 ans avant que je ne entre au noviciat jésuite à Boston, dans l’ancienne province de Nouvelle-Angleterre. Cependant, mon directeur des novices et son assistant ont cité ce passage (ainsi que la CG 32 en général) tellement souvent que cela donnait l’impression que la CG 32 venait tout juste d’avoir lieu.
La « foi au service de la justice » a été au cœur de mon noviciat, de ma formation subséquente et, en fait, de toute ma vie de jésuite.
Déjà, nos « expériments » du noviciat étaient orientées vers le travail avec les pauvres. Pour moi, une personne qui avait passé plusieurs années à travailler dans le monde des affaires avec un bon salaire, cela constituait une nouveauté. Mon premier ministère durant mon noviciat jésuite s’est déroulé dans un hôpital pour les grands malades, à Cambridge, dans le Massachusetts. J’y ai travaillé avec des aumôniers auprès de personnes atteintes de graves blessures au cerveau (entre autres choses). De nombreux patients ne recevaient plus de visites de leurs familles ; c’est pourquoi, comme le personnel soignant nous l’on dit, ils étaient pauvres d’une manière qui échappait à un observateur ordinaire.
Le décret 4, comme pourrait le dire quelqu’un, a exercé une influence plus grande que tout ce que l’on a pu lire pendant le noviciat. En fait, cela est devenu une source d’humour. (Toute personne ayant le moindre contact avec les jésuites n’en sera pas surprise !) L’expression « une foi au service de la justice » a été prise au sérieux pendant notre noviciat, mais aussi parfois avec un brin d’humour. Par exemple, notre voiture communautaire la plus vieille et la plus endommagée, qui semblait respecter le mieux notre désir de pauvreté, s’est appelée « l’auto au service de la justice ».
Toutefois, ce n’est que quelques mois plus tard, alors que mes compagnons novices et moi-même étions envoyés travailler à Kingston, en Jamaïque, que j’ai véritablement été en contact avec les personnes vivant « aux marges ». Notre directeur des novices nous avait envoyés travailler avec les sœurs de Mère Teresa (les missionnaires de la charité), qui travaillaient avec les femmes et les hommes sans-abri dans les quartiers les plus pauvres de Kingston.
Le ministère des sœurs me semblait le Décret 4 mis en action. Elles allaient chercher dans les rues celles et ceux qui étaient trop pauvres ou trop malades pour prendre soin d’eux-mêmes, et, souvent, elles leur offraient un endroit décent pour mourir. Mon compagnon novice, William (Bill) Campbell, et moi-même, devions laver, habiller et nourrir les hommes (alors que les sœurs prenaient soin des femmes).
Mon travail à Kingston (j’ai aussi travaillé dans un orphelinat pour garçons en leur enseignant à lire) m’a mis en contact, pour la première fois, avec la pauvreté extrême. J’ai vu, pour la première fois, combien la vie des pauvres était difficile, le peu de ressources dont ils disposaient et la mesure de leurs souffrances. Je me souviens d’avoir pensé, en tant que relativement jeune homme (j’avais 28 ans), « c’est tellement inéquitable ! ». En d’autres mots, injuste.
L’impulsion de travailler avec les pauvres est restée présente tout au long du noviciat. Au cours de la deuxième année, j’ai travaillé dans un refuge pour personnes sans abri au centre-ville de Boston ; puis dans une école « Nativity » (en fait dans l’école originale) avec les élèves de niveau intermédiaire (7e et 8e année) provenant de familles défavorisées de la ville de New York. (Cette école devait servir plus tard de modèle pour de petites écoles intermédiaires du centre-ville.)
L’une des choses pour lesquelles je suis reconnaissant en ce qui concerne ma formation, c’est que ces ministères auprès des pauvres étaient simplement considérés comme acquis. C’est-à-dire que nous discernions où nous allions travailler avec les pauvres et jamais si nous allions travailler ou non avec eux. Cela reflétait non seulement le souhait de saint Ignace pour les hommes en formation, mais aussi la réaffirmation de notre vocation, comme jésuites, telle que décrite dans le Décret 4.
En matière de « justice », c’estmon expérience de régence qui m’a fait voir les injustices infligées aux personnes possédant si peu. Mon directeur de formation m’a envoyé travailler avec le Service Jésuite pour les Réfugiés à Nairobi, au Kenya. Là, j’ai aidé les réfugiés provenant de l’Afrique de l’Est qui avaient étudié à Nairobi. Nous les aidions alors à créer de petites entreprises pour qu’ils puissent subvenir aux besoins de leurs familles. Après un certain temps, nous avons ouvert une petite boutique (toujours en activité) appelée Mikono Centre, qui vendait leurs produits. (Plusieurs réfugiés fabriquaient des objets : sculptures, peintures, batiks, etc.)
La question de la justice était mise encore plus de l’avant. Pourquoi ? Principalement, parce que j’y suis resté deux bonnes années, ce qui a entraîné une profonde familiarité avec leurs situations. C’est là où je me suis rendu compte que peu importait tout le travail qu’ils faisaient, ils étaient souvent condamnés à la pauvreté. Il ne suffit pas, comme on nous l’a appris au noviciat, de demander pourquoi quelqu’un est pauvre ; il est important d’examiner les systèmes qui gardent les gens dans la pauvreté.
Laissez-moi vous donner un exemple.
À l’époque, JRS offrait de modestes bourses à de nombreux réfugiés afin de les aider à mettre sur pied de petites entreprises, en lien avec leurs compétences acquises dans leur pays d’origine. Par exemple, une femme qui désirait démarrer une petite entreprise de couture dans sa maison (en réalité une cabane dans un bidonville) ferait une demande de subvention et recevrait des fonds pour l’aider à démarrer. Ainsi, une femme avec des connaissances en couture pouvait recevoir une subvention pour acheter une machine à coudre et du tissu. (Afin de prévenir un vol ou une mauvaise utilisation, on écrivait le chèque au nom du fournisseur) Il s’agissait de subventions modestes destinées aux réfugiés qui vivaient dans les pires bidonvilles de Nairobi.
Mais, pour la population locale, cela représentait beaucoup d’argent. Parfois, les voisins kényans de ces réfugiés remarquaient que ceux-ci avaient une nouvelle machine à coudre et les compétences pour gagner leur vie, et ils devenaient jaloux (naturellement). Et parfois (encore une fois, sans surprise, compte tenu de l’extrême pauvreté), ils développèrent une rancœur et devinrent hostiles. Parfois, cela était pire si l’entreprise du réfugié rencontrait du succès.
À une occasion, les voisins d’une réfugiée sont devenus si fâchés et jaloux qu’ils ont brûlé sa maison. Et c’est à ce moment-là que j’ai pensé à la CG 32. Ce n’était pas suffisant de faire un don à cette femme pour qu’elle achète une machine à coudre. Parce que la réalité sociale dans laquelle elle évoluait l’empêchait de s’en sortir. C’était une question non seulement de pauvreté individuelle, mais aussi de pauvreté dans un système qui maintient tout le monde dans la pauvreté, et cela fait que les gens se tournent les uns contre les autres. Même si cette femme avait fait toutes les démarches correctement — faire une demande de subvention, acheter une machine à coudre et travailler dur — le système injuste dans lequel elle vivait conspirait contre elle.
Là, j’ai vu le besoin d’une « réconciliation entre les personnes ». Cela signifiait la réconciliation entre la réfugiée et ses voisins kényans, mais aussi entre les pauvres du Kenya et les riches du Kenya, ainsi qu’entre les pauvres et les riches du monde entier. À tout le moins, c’est ainsi que je l’ai perçu quand j’étais jeune jésuite.
En ce moment, quand vous mentionnez « le décret 4 » à certains jeunes jésuites, ils vous regardent parfois avec un air indifférent. Peut-être que cela n’est pas surprenant. Pour eux, l’année 1975 est de l’histoire ancienne ; de plus, plusieurs congrégations générales se sont déroulées depuis.
Ces jours-ci, les jeunes jésuites sont peut-être plus à même de connaître les Préférences Apostoliques Universelles (PAU), qui, je crois, sont guidées par le Décret 4. Après tout, qu’est-ce que « marcher avec les exclus » ?
Depuis sa création, la Compagnie de Jésus s’est engagée à diffuser un message d’aide aux personnes défavorisées. Elle a récemment été inspirée par l’appel de la CG 32 et a maintenant invité ses membres et ses collègues à « accompagner les personnes exclues ». Cela inclut plusieurs des individus que j’ai évoqués : les immigrés et les réfugiés, les pauvres de nos quartiers centraux, les malades, les isolés, ainsi que les minorités marginalisées dans leur ensemble.
J’ai aussi essayé, du mieux que j’ai pu, dans mon travail à America Media (et dans les médias sociaux), de vivre l’appel du Décret 4 en me concentrant sur ces groupes. C’est facile pour les gens de « faire la sourde oreille » aux problèmes des personnes qui vivent en marge de la société, parce que cela nous met mal à l’aise. Toutefois, pour moi, en tant que personne qui travaille dans les médias, je peux partager les histoires des personnes vivant en marge pour éveiller la compassion des gens à leur endroit. Heureusement, cela est facile. (Par exemple, il est facile de partager les histoires du Service jésuite pour les réfugiés [JRS] ou d’autres œuvres qui travaillent avec les pauvres.)
Quand Jésus voyait quelqu’un qui souffrait, les évangiles nous disent que son cœur était « ému de pitié. » (Le mot grec utilisé est splangchnon, et il est encore plus fort : il le ressentait dans ses « entrailles. ») La même chose arrive quand les gens lisent les histoires touchantes des personnes qui souffrent, et ce même quand c’est sur Facebook, Twitter, Instagram ou TikTok. Et quand nos cœurs sont touchés, cela peut nous pousser à agir. C’est pourquoi il nous appartient à tous de faire connaître les histoires des personnes vivant aux marges de la société.
Mais laissez-moi vous suggérer un autre groupe qui peut passer inaperçu ; un groupe que j’accompagne depuis les dernières années : les catholiques de la communauté LGBTQ. Croyez-moi, ils font partie des groupes les plus marginalisés de la terre.
Comme plusieurs personnes le savent, dans plusieurs pays, vous pouvez être mis à mort si vous avez des relations sexuelles entre personnes du même sexe, et dans d’autres dizaines de pays, elles peuvent être emprisonnées. Les lesbiennes, les homosexuels, les bisexuels et les personnes transgenres sont régulièrement battus, harcelés et traités comme des chiens. Quant aux catholiques LGBTQ, ils se sentent souvent non bienvenus dans ce qui est au fond leur propre église. En fait, dans certaines parties de l’église, les dirigeants ne veulent même pas reconnaître leur existence. Il est difficile d’imaginer une « marginalisation » plus grande, c’est-à-dire une sensation plus forte d’exclusion.
Ainsi, ces jours-ci, quand je pense et réfléchis au décret concernant la « réconciliation des personnes les unes avec les autres, » je pense à la nécessité de rassembler ce groupe de personnes, les catholiques LGBTQ avec leurs frères et sœurs de leur église. Je rends grâce parce que plusieurs jésuites et leurs collègues ont fait les premiers pas dans ce ministère, qui, pour moi, fait partie de ce à quoi nous appelle le Décret 4, parce que la réconciliation avec Dieu « exige » la réconciliation des personnes les unes avec les autres.
Cela constitue l’une des raisons pour lesquelles j’ai été tellement touché quand un mentor jésuite a dit qu’il comprenait ce nouveau ministère auprès des personnes LGBTQ comme étant « un ministère de réconciliation ». Cela m’a aidé à comprendre ce ministère d’une autre manière et à le connecter avec les autres ministères que j’avais vécus depuis mon noviciat. Tout cela grâce non seulement à Jésus, non seulement à cause des évangiles, non seulement à cause de la longue tradition de l’enseignement social catholique, mais aussi à cause de cette déclaration remarquable que nous appelons le Décret 4.





