Témoignage

Transformations agroécologiques pour un environnement durable

Parfois, il nous faut voir la situation s'aggraver avant que nous cherchions des réponses communautaires et des changements plus transformateurs.

Environ un an après mon arrivée dans une vallée de basse montagne du nord du Nicaragua en tant que volontaire du Corps de la Paix, j'ai remarqué un changement agricole spectaculaire. Les agriculteurs exploitant les sols alluviaux productifs le long de la rivière Pueblo Nuevo onr remplacé rapidement le maïs et les haricots, cultures de subsistance, et leur petite production de tomates, de poivrons et de choux destinée à la vente sur les marchés locaux et régionaux, par la culture du tabac (Nicotiana tabacum). La demande de cigares haut de gamme étant en plein essor aux États-Unis et ailleurs, les entreprises de fabrication de cigares du nord du Nicaragua désiraient augmenter leur production de feuilles de tabac de haute qualité utilisées pour envelopper les cigares et se sont associées à des banques, des courtiers et des entreprises agrochimiques sélectionnés pour accroître leur production par le biais de l'agriculture sous contrat.

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Source : La monoculture du tabac dans le nord du Nicaragua illustre l’abandon de l'agroécologie. Crédit : Christopher M Bacon

Comme les précédentes versions de la révolution verte, mais avec une touche des années 1990, elles promettaient aux agriculteurs locaux des prix plus élevés et un marché garanti pour une culture d'exportation, mais cette fois, il ne s'agissait même pas d'une culture vivrière. Les pesticides préconisés pour garantir que les feuilles de tabac ne subissent que peu ou pas de dommages étaient parmi les plus toxiquesnotamment l'endosulfan (un insecticide organochloré dont le brevet a expiré, et qui est manitenant progressivement abandonné à l’échelle mondiale en raison de ses effets graves sur la santé humaine et de son potentiel de bioaccumulation). Alors que l'utilisation de produits agrochimiques augmentait dans cette petite ville, la nouvelle industrie du tabac a engagé des travailleurs pour récolter le bois des chênes, des pins et d'autres arbres dans la forêt fragmenté qui ombrage les cultures de café dans les montagnes environnantes, afin de construire des hangars de séchage pour les feuilles de tabac. La déforestation pour leur construction et pour l'extension des champs de tabac a éliminé la précieuse biodiversité hébergée par ces forêts et les arbres d'ombrage utiles à la culture du café, augmentant ainsi le risque de glissements de terrain après les ouragans et les événements météorologiques extrêmes. Le centre de santé local m'a invité à une réunion pour discuter de stratégies visant à réduire le nombre croissant de personnes souffrant d’intoxication aux pesticides (par exemple, brûlures, étourdissements, fièvres, nausées, ou pires symptomes) et l'utilisation croissante de produits agrochimiques pour se suicider.

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Contenant de pesticides de couleur orange sur un site contaminé d'un cours d'eau dans le nord du Nicaragua. Crédit : Christopher M. Bacon

Malheureusement, des histoires comme celle-ci ne sont pas propres au Nicaragua et étaient fréquentes vers la fin de la décennie 1990. L'utilisation mondiale de pesticides a continué d'augmenter dans les pays à revenu faible et intermédiaire (Shattuck et al. 2023), et les impacts cumulés des systèmes alimentaires modernes sur la santé, notamment la malnutrition et l'insécurité alimentaire, sont stupéfiants. Une récente mise à jour de l’ONU sur l'objectif de développement durable n° 15, "La vie sur terre", qui vise à protéger, restaurer et promouvoir l'utilisation durable des écosystèmes terrestres, à gérer durablement les forêts, à lutter contre la désertification et à stopper et inverser la dégradation des terres et la perte de biodiversité, révèle que les pays ne parviennent pas à atteindre leurs objectifs.

Nous savions qu'il devait y avoir une meilleure solution, une solution fondée sur le respect de la dignité humaine et sur la vénération de toutes les formes de vie. Comme le rappelle le pape François dansLaudato Si’,« le système alimentaire mondial est défaillant. Il ne fonctionne pas pour ceux qui travaillent le plus dur – les petits agriculteurs – et il est l'un des principaux facteurs de l'urgence climatique ».Avant de poursuivre sur les promesses de la diversification, il déclare :« Il est impératif de promouvoir une économie qui favorise la diversité productive et la créativité des entreprises. Par exemple, il existe une grande variété de systèmes de production alimentaire à petite échelle qui nourrissent la majeure partie de la population mondiale, en utilisant une quantité modeste de terres et en produisant moins de déchets, que ce soit dans de petites parcelles agricoles, dans des vergers et des jardins… » (129)

Ces expériences et mon engagement à établir des relations plus justes et réciproques entre la société et la nature ont marqué le début de mon long parcours vers la recherche d’approches participatives qui répondent à ces problèmes sans reproduire les mêmes processus qui ont initialement causé ces dommages. Les étapes pratiques suivantes ont consisté à travailler avec des petits exploitants agricoles organisés, notamment les producteurs de café qui entretenaient les forêts et les arbres d'ombrage dans les montagnes au-dessus de Pueblo Nuevo. Nous avons rapidement constaté que lescoopératives de commerce équitable constituaient un partenaire puissant pour relever certains de ces défis environnementaux car, avec tant d'autres organisations, elles encourageaient l'agriculture biologique qui éliminait l'utilisation de produits agrochimiques toxiques, améliorait la santé des sols et contribuait à la conservation de la biodiversité. Cependant, le café à lui seul ne sufisait pas, car nos recherches ont révélé la persistance de la faim saisonnière chez de nombreux agriculteurs, même ceux liés aux marchés durables. Cela a conduit à des partenariats universitaires avec des agriculteurs et des coopératives qui utilisent l'agroécologie pour diversifier les exploitations et les paysages comme stratégie pour améliorer la sécurité alimentaire et la nutrition, conserver la biodiversité et renforcer la durabilité environnementale (pour en savoir plus sur nos efforts de collaboration, voir cette vidéo).

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Café agroécologique à ombrage biologique, cultivé sous des arbres indigènes et plantés. Crédit : Christopher M. Bacon

L'agroécologie est apparue comme une réponse à la production agricole spécialisée à grande échelle dépendante des produits chimiques, et aux groupes restreints de pesticides, d'engrais, d'irrigation et d’emprunts qui accompagnent ce type de production. Abordée sous différents angles, l'agroécologie est à la fois une science, un mouvement social et une pratique guidée par des principes et des approches participatives pour transformer les systèmes alimentaires.

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Notes : Modifié d'après M.A. Altieri et C.I. Nicholls. 2020. Agroecology: challenges and opportunities for farming in the Anthropocene, Int. J. Agric. Nat. Resour. 204-215 et Kerr, R. B., Postigo, J. C., Smith, P., Cowie, A., Singh, P. K., Rivera-Ferre, M., … & Neufeldt, H. (2023). Agroecology as a transformative approach to tackle climatic, food, and ecosystemic crisis, Current Opinion in Environmental Sustainability, 62, 101275. *Les preuves varient en fonction des éléments, du contexte et de la manière dont l'agroécologie est appliquée.

L'agroécologie est une approche fondée sur des principes qui s'appuie sur les connaissances autochtones et locales, les sciences écologiques et agricoles pour favoriser une agriculture diversifiée et des systèmes alimentaires inclusifs (XX). Des agriculteurs sélectionnés, des mouvements sociaux, des défenseurs (advocacy), des practicants de marchés alternatifs, des chercheurs associés, des entreprises et des agences gouvernementales utilisent l'agroécologie pour transformer les systèmes alimentaires et agricoles de manière à soutenir et restaurer la biodiversité, réduire la pollution de l'eau, éliminer l'utilisation de produits agrochimiques toxiques et améliorer la santé, la nutrition et la résilience au changement climatique de millions de personnes, dans le cadre de ce mouvement croissant pour le changement. Je conclurai en présentant ma sélection d'exemples prometteurs de processus de changement fondés sur l'agroécologie.

● Outre l'histoire de l’Amérique centrale ci-dessus, des centaines de milliers de petits exploitants agricoles, de coopératives, d'organisations locales et, parfois d'universités, d'organisations à but non lucratif et d'autres organismes associés promeuvent l'agroécologie dans toute l'Amérique latine et les Caraïbes.

● En Inde, plus d'un million d'agriculteurs utilisent des pratiques régénératrices fondées sur l'agroécologie dans le cadre d'initiatives d'agriculture naturelle gérée par la communauté et d'agriculture naturelle à budget zéro qui réduisent l'endettement, renforcent la fertilité des sols, diminuent ou éliminent l'utilisation de produits agrochimiques, améliorent les rendements et renforcent la résilience climatique.

● En Afrique, les agriculteurs agroécologiques, les jeunes et leurs associés ont organisé un mouvement continental en faveur de l'agroécologie et de la souveraineté alimentaire. En même temps,des collaborateurs au Malawiont utilisé une formation basée sur l'agroécologie pour améliorer les relations hommes-femmes et la sécurité alimentaire et nutritionnelle.

● En Europe et aux États-Unis, des organisations soutiennent les efforts communautaires en matière de justice alimentaire, établissent des liens entre l'agroécologie et la santé humaine, et étudient les changements à apporter aux politiques gouvernementales.

● La superficie mondiale de l'agriculture biologique certifiée a atteint 96 millions d'hectares en 2022. Le nombre de producteurs biologiques a également augmenté de manière significative, dépassant les 4,5 millions (IFOAM 2024).

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Culture associant maïs et haricots dans le cadre de la production de milpa au Nicaragua. Crédit : Christopher M. Bacon

Les lecteurs trouveront d’autres exemples dans une série de rapports deIPES - Food etla synthèse de Future of Foodqui synthétisent les possibilités de transposer ces approches à une plus grande échelle.Les jésuites, l’Église catholique et les organisations confessionnelles participent déjà à nombre de ces processus, en soutenant leséchanges entre agriculteurs, établissant despartenariats entre universités et communautés, et défendant l'agriculture et la justice alimentaire mondiale d'une manière inspirée par Saint François.Néanmoins, une meilleure coordination entre le travail institutionnel sur les terres catholiques et la réponse aux besoins alimentaires d’urgence et au-delà pourrait en faire une force plus puissante pour le bien commun.

Christopher M. Bacon Christopher M. Bacon

Christopher M. Bacon est un spécialiste des sciences sociales de l'environnement, de l’agroécologie et de la géographie humaine. Il est professeur associé et président dudépartement des études et sciences de l'environnement (ESS) de l'université de Santa Clara. Les travaux du Dr. Bacon utilisent souvent une approche de recherche-action participative et communautaire pour générer des connaissances qui alimentent la théorie et le changement social. Il a encadré plus de 50 étudiants de premier cycle et a co-signé des publications avec plusieurs d'entre eux. Chris enseigne dans les cycles d’introduction et dans les cycles supérieurs concernant politique environnementale, politique et planification, écologie politique, méthodes de recherche mixtes et justice alimentaire.

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Publié par SJES ROME - Coordinateur de la communication in SJES-ROME
SJES ROME
Le SJES est une institution jésuite qui aide la Compagnie de Jésus à développer la mission apostolique, par sa dimension de promotion de la justice et de la réconciliation avec la création.

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