Teaching Tuesdays : clés de la Doctrine sociale de l’Église pour un monde blessé

Nous vivons dans un monde de plus en plus polarisé, traversé par des inégalités persistantes, des flux migratoires forcés et une conversation publique façonnée par des algorithmes qui simplifient la complexité. Dans ce contexte, des questions surgissent qui trouvent rarement leur place : d’où lisons-nous la réalité sociale ? Quels cadres éthiques continuent d’opérer lorsque le débat devient bruit ? C’est dans ce contexte que, tout au long de l’année 2025, le Secrétariat pour la justice sociale et l’écologie de la Compagnie de Jésus a remis au centre l’un des noyaux les plus exigeants — et souvent les moins connus — de l’Église et de sa tradition : la Doctrine sociale de l’Église (DSE).

Une pédagogie pour lire la réalité

Tout au long de 2025, le Secrétariat pour la justice sociale et l’écologie (SJES) de la Compagnie de Jésus a porté Teaching Tuesdays, une série hebdomadaire qui a accompli quelque chose de peu commun : traduire la densité théologique de la Doctrine sociale de l’Église en outils concrets pour lire et habiter la réalité sociale contemporaine. Non pas comme un corpus doctrinal abstrait, mais comme une clé vivante de discernement éthique, politique et économique dans des contextes marqués par des tensions souvent admises sans être interrogées.

Ce qui distingue cette série n’est pas seulement sa rigueur intellectuelle — nourrie par l’expérience de Fred Kammer, S.J., et par le travail d’une équipe d’experts comprenant Thomas Massaro, S.J., et Roberto Jaramillo, S.J. — mais surtout sa méthode. Teaching Tuesdays reprend le classique « cercle pastoral » du voir, juger et agir, non comme un slogan, mais comme une pédagogie sociale exigeante : avant de se prononcer, regarder ; avant de juger, comprendre ; avant d’agir, discerner.

Dans l’édition consacrée à l’analyse sociale, les auteurs insistent sur la nécessité de partir de données objectives et des sciences sociales afin d’éviter des lectures naïves, romantiques ou sélectives de la réalité. Ce n’est qu’à partir de ce « voir » éclairé — soutiennent-ils — qu’il est possible de parvenir à un jugement évangélique honnête et à une action transformatrice qui ne se limite pas à des réponses immédiates, mais insuffisantes. Ce qui est en jeu n’est pas seulement ce que nous disons de la réalité, mais aussi ce que nous laissons de côté lorsque nous ne la regardons pas en profondeur.

Une foi qui discerne la conjoncture

Loin de se réfugier dans des généralités, la série a osé appliquer ces critères à des débats publics concrets. Dans différentes éditions, Teaching Tuesdays a analysé des politiques publiques contemporaines à la lumière de la DSE, en évaluant leur impact réel sur les secteurs les plus vulnérables. L’accent n’a pas été mis sur la confrontation partisane, mais sur le discernement éthique : quelles décisions renforcent le bien commun et lesquelles approfondissent l’exclusion ? Quelles conséquences demeurent invisibles lorsque le débat se réduit à des slogans ?

Cette approche montre clairement que la Doctrine sociale de l’Église n’est ni une théorie décorative ni un langage pieux, mais un outil critique qui interpelle les structures économiques, les décisions fiscales, les modèles de développement et les politiques migratoires. Là où le discours public tend à simplifier, la DSE introduit une complexité morale.

À mon sens, l’un des apports les plus constants de la série réside dans son insistance sur le fait que la foi chrétienne a des conséquences publiques. En citant le pape François,Teaching Tuesdays reprend l’idée de la politique comme « une forme très élevée de charité » et remet en question la tentation de l’indifférence — cette forme silencieuse de consentement qui passe souvent inaperçue.

Les éditions abordent avec clarté des thèmes sensibles qui sont rarement articulés à partir d’une perspective éthique intégrale :

  • Économie et travail : le salaire juste non comme un accord privé, mais comme un critère de justice sociale qui mesure la santé de l’ensemble d’un système.
  • Fiscalité : le paiement des impôts compris comme un devoir de solidarité et une expression concrète du pacte social.
  • Propriété : la tradition sociale de l’Église réaffirme que la propriété privée n’est pas un droit absolu, mais qu’elle est ordonnée à la destination universelle des biens.

En ce sens, plus qu’une simple collection d’articles,Teaching Tuesdays a fonctionné tout au long de l’année comme une boussole morale. La série invite à reconnaître ce que l’on appelle les « structures de péché » — racisme, pauvreté structurelle, systèmes financiers injustes — non pour les dénoncer de manière rhétorique, mais pour assumer une responsabilité personnelle et collective dans leur transformation en structures de justice et de vie.

À une époque marquée par la fatigue sociale, la fragmentation et la saturation des discours, Teaching Tuesdays nous rappelle que la Doctrine sociale de l’Église demeure une source lucide pour penser le présent. Non seulement par ce qu’elle affirme explicitement, mais aussi par les questions qu’elle laisse ouvertes et par les silences qu’elle ose interrompre.

La série s’est conclue en décembre par une invitation ouverte à approfondir les thèmes abordés au fil de ces mois. Le Secrétariat pour la justice sociale et l’écologie invite à soumettre un court essai — de portée générale ou centré sur un aspect spécifique — qui dialogue avec la compréhension de la Doctrine sociale de l’Église dans le contexte actuel, en partageant des idées, des apprentissages et des questions sur son lien avec la vie quotidienne, le travail et les défis personnels ou communautaires. Les trois propositions retenues seront publiées sur le site web du Secrétariat, et toutes les personnes participantes recevront un certificat en signe de reconnaissance et de remerciement. Les personnes intéressées peuvent écrire à[email protected] pour connaître les critères et envoyer leurs textes.

Les thèmes que Teaching Tuesdays a placés au centre

Au-delà du ton et de la méthode, la série a dessiné une cartographie thématique claire. Non pour clore le débat, mais pour nommer ce qui traverse — parfois en silence — nos réalités sociales, politiques et économiques. L’ensemble de ces contenus sera à nouveau disponible à la mi-2026 sur une plateforme asynchrone de l’Université Javeriana de Bogotá, élargissant ainsi l’accès et la possibilité de revisiter ces matériaux avec plus de profondeur.

I. Fondements et méthode

  • Qu’est-ce que la Doctrine sociale de l’Église ?
  • L’analyse sociale comme point de départ du discernement chrétien.

II. Principes fondamentaux

  • Dignité humaine.
  • Bien commun.
  • Liberté et droits compris comme responsabilité.

III. Défis sociaux et politiques

  • La politique comme vocation de service.
  • Structures sociales : péché et grâce.
  • Racisme et discrimination.
  • Migration et droits humains.

IV. Économie et justice

  • Propriété privée et fonction sociale.
  • Travail et salaires.
  • Pauvreté et option préférentielle pour les pauvres.
  • La faim comme scandale moral.
  • Fiscalité et solidarité.
  • Systèmes financiers et éthique globale.


The Said and the Unsaid

Au-delà de son apport formateur, Teaching Tuesdays met au jour une question dérangeante : quelles réalités avons-nous cessé de nommer pour pouvoir cohabiter avec elles? En revenant aux principes de la Doctrine sociale de l’Église, la série ne se contente pas d’articuler des réponses ; elle éclaire aussi des silences persistants autour de la pauvreté normalisée, des inégalités devenues paysage et de l’exclusion qui trouve rarement des mots.

C’est peut-être là que réside sa plus grande valeur : non seulement dans ce qu’elle explique, mais dans ce qu’elle nous oblige à regarder. Dans un monde blessé, apprendre à nommer — et à écouter — ce qui reste habituellement hors du récit est aussi une forme de responsabilité éthique.


Tiffany Trejo Tiffany Trejo



Tiffany Trejo est écrivaine, journaliste et communicatrice institutionnelle. Migrante vénézuélienne installée au Pérou, elle apporte plus de quinze ans d'expérience professionnelle, avec un parcours façonné ces dernières années par son travail dans des contextes sociaux et ecclésiaux à travers l'Amérique latine. Elle est l'auteure de The Said and the Unsaid, une chronique réflexive qui explore les silences qui façonnent les récits et le poids de ce qui n'est pas nommé. Plus qu'un projet thématique, il s'agit d'un espace défini par sa perspective : éthique, critique et profondément humaine.

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