Les jeunes exclus de la société sont dignes d’être aimés et ont un avenir
En faisant mes études d’ingénieur, j’ai été marqué par l’engagement des permanents du mouvement ATD Quart-Monde, qui vivaient au milieu de familles très pauvres tout en menant un combat avec elles pour faire changer la société à leur égard. J’allais après les cours dans un des quartiers et je participais aussi à l’université populaire que le mouvement organisait avec ces personnes. Elles m’ont appris plein de choses sur la vie, elles m’ont appris aussi l’écoute et l’humilité. Et surtout, je revenais toujours avec beaucoup de joie. J’avais le sentiment que ces rencontres m’avaient conduit à quelque chose de profondément essentiel. Et 35 ans après, cela continue toujours à être le cas.
Depuis 17 ans, je vis, avec ma communauté, dans un quartier où habitent beaucoup de familles socialement défavorisées, dont celles issues de l’immigration et de confession musulmane. J’ai beaucoup de bonheur à vivre plein de rencontres d’une manière naturelle dans le voisinage, la vie associative et à l’église. Mais ce qui me fait profondément rager c’est de voir un grand nombre de jeunes trainer là sans travail, dans l’ennui et parfois les bêtises. Quel gâchis et quelle injustice ! Ils se trouvent exclus de la société, ils ne se sentent pas aimés. Je ne peux pas accepter qu’on laisse s’abîmer pendant des années dans l’échec et l’exclusion tant de jeunes (un jeune sur 5 au niveau national). Quel départ dans la vie quand leur jeunesse est grillée comme cela ?
La Compagnie de Jésus m’a demandé de monter une école de production pour ces jeunes. C’est une école professionnelle où ils apprennent le tournage-fraisage tout en fabriquant des pièces pour des clients, comme s’ils étaient en entreprise. Et ils trouvent du travail après. Un des moments les plus formidables, c’est à la fin de l’année, quand toute l’équipe, réunie derrière l’ordinateur de l’assistante, découvre en un clic les résultats aux examens professionnels. Ce n’est jamais assuré, mais, en fait, la quasi-totalité des jeunes le réussissent. C’est beaucoup d’émotion car on pense alors à l’état dans lequel chacun des jeunes était arrivé 2 ans auparavant et voilà maintenant que chacun a réussi quelque chose, qu’il a une reconnaissance de la société. Des jeunes auparavant rejetés et jugés comme bons à rien, qui réussissent à décrocher un diplôme reconnu et qui travaillent dans des entreprises hightech, c’est le monde à l’envers ! C’est ainsi que ma prière préférée c’est le Magnificat !
Le travail éducatif au quotidien est lourd, surtout pour les formateurs, notamment ceux en ateliers. Ceux-ci viennent des entreprises du métier. Ils n’ont pas fait de grandes études et du coup comprennent bien ce que vivent ces jeunes en échec, avec beaucoup de bienveillance. Ils ont surtout développé une forte compétence technique et d’encadrement qui permet d’entraîner ces jeunes dans la confiance en soi par l’exercice d’un métier pratique, tout en assurant que la production vendue aux clients soit parfaite. Ce qu’ils font est extraordinaire !
Les jeunes nous impressionnent par leur spontanéité, leur vitalité, leur simplicité ou leur humour. Les entretiens éducatifs avec eux sont parfois de véritables défis. Il leur arrive de perdre confiance et d’être rattrapés par plein d’autres choses, souvent liées à leur histoire et à leur environnement peu porteur. Comment retrouver quelque part en eux le désir d’avancer et le levier qui va leur redonner de la motivation ? En voyant des jeunes se débattre avec leurs difficultés personnelles, j’ai souvent éprouvé que nous étions bien de la même pâte humaine, conscient, de mon côté, de mes propres lieux de combats intérieurs et spirituels. Une sorte de fraternité intérieure, au cœur de nos désirs de vivre et d’être debout.
Nous n’avons pas chacun le pouvoir de guérison et d’espérance qu’avait Jésus auprès des exclus et de ceux qui souffrent. Mais, avec toute l’équipe éducative et parfois le groupe des jeunes eux-mêmes, cette école a un véritable pouvoir de guérison et de réconciliation dans la société. Réconciliation des jeunes vis-à-vis d’eux-mêmes et de la société, mais aussi de la société vis-à-vis des jeunes, notamment à travers tout le réseau de ceux qui contribuent à l’école financièrement, commercialement, et par des activités bénévoles. Manière de propager dans la société un regard positif sur ces jeunes. Nous étions peu à partager la foi chrétienne, mais j’étais heureux d’être ainsi compagnon de Jésus, contribuant à une école dont l’approche signifie que tout homme, quel qu’il soit, est digne d’être aimé et a un avenir.
Depuis 4 ans, j’anime le réseau de centres de formation mettant en œuvre la pédagogie ignatienne pour des jeunes en difficulté, et je coordonne les activités sociales jésuites. Je suis du coup témoin de plein d’actions très sympa un peu partout, ce qui me met dans l’émerveillement et l’action de grâce. Les enjeux institutionnels sont importants. Par exemple, avec la fédération des écoles de production, nous nous battons depuis des années au niveau politique pour que le concept d’école de production soit reconnu, financé, et puisse être largement développé à l’échelle nationale. Et, bonne nouvelle, les choses commencent à avancer !