Témoignage

D’Irlande au Paraguay puis de retour

Kevin O’Higgins, S.J. Kevin O’Higgins, S.J.

Mon arrivée au Paraguay, peu de temps après mon ordination à Dublin, a coïncidé avec la sortie du film 'Mission', portant sur les réductions jésuites et dans lequel Robert de Niro et Jeremy Irons confrontent héroïquement les injustices infligées aux Guaranis, un peuple autochtone. Le film est devenu assez connu au Paraguay, grâce à la décision du gouvernement d'en interdire le visionnement dans les cinémas locaux.

Il craignait, soi-disant, que cela pouvait déclencher une autre révolution menée par les Jésuites! À l'époque, la 'théologie de la libération' était au sommet de son influence à travers l'Amérique latine. Au El Salvador, l'archevêque Oscar Romero avait été assassiné quelques années plus tôt.

Il n'était qu'un parmi les milliers de laïques et de religieux qui ont été emprisonnés, torturés et martyrisés. La réalité de ce 'chaudron ecclésial' latino-américain du milieu des années 1980 ne pouvait pas être plus éloignée de l'Église irlandaise conservative, guindée et dominée par le clergé que je venais à peine de quitter.

Quinze plus tard l'Irlande que j'ai retrouvé n'en demeurait pas moins étrange et surprenante, mais pour des raisons très différentes. Lorsque je suis parti au milieu des années 1980, les centres de formation étaient encore remplis de jeunes religieux. On n'y parlait pas de scandales cléricaux ou de comportements abusifs de la part des institutions religieuses. Mais, comme nous ne le savons que trop bien, le silence voilait un malaise bien enraciné qui ne pouvait qu'émerger tôt ou tard. Au début du nouveau millénaire, l'Église irlandaise se sentait malmenée, meurtrie et humiliée. Les départs et le peu de vocations nouvelles ont déclenché une transition étonnamment rapide passant de la planification du développement de nouveaux projets, à la nécessité de faire des coupures et d'envisager des fermetures.

De plus en plus, je ressentais une conviction profonde que si Dieu m'avait envoyé, dans les années 1980, comme missionnaire irlandais au Paraguay, ma nouvelle tâche serait d'être une sorte de missionnaire paraguayen en Irlande! Cela exigeait de faire un effort délibéré pour éviter de m'installer dans une routine confortable, comme si mes quinze années au Paraguay n'avaient jamais existé. À la place, je crois que Dieu m'incitait à laisser ma riche expérience missionnaire en Amérique latine façonner ma nouvelle vie missionnaire à Ballymun.

Au Paraguay, j'ai pu constater le rôle indispensable de l'éducation pour réussir à libérer le peuple des effets oppressifs de la pauvreté et à leur donner les outils afin qu'ils puissent, selon les termes du 'Principe et Fondement' accomplir ce pour quoi ils ont été créés. Je crois que les Jésuites latino-américains ont particulièrement bien réussi à tisser un lien entre notre engagement traditionnel envers l'apostolat en éducation et l'option préférentielle pour les pauvres. Ce que j'ai appris au Paraguay va bien au delà du domaine de l'éducation. Alors que les éléments de la vie et de la spiritualité jésuites demeurent familiers, beaucoup de choses quant au style de travail se sont avérées différentes. Premièrement, la plupart des Jésuites étaient engagés dans de multiples domaines apostoliques. Ma tâche première consistait à enseigner la philosophie et à accompagner les jeunes Jésuites en formation. Mais en parallèle, un peu comme un à -côté, j'étais également pasteur d'une immense paroisse dans la région appauvrie de Asunción. La plupart du travail administratif quotidien et du travail pastoral étaient pris en main par des laïques engagés. Mon rôle spécifique en tant que prêtre s'effectuait surtout durant les fins de semaine, lorsque les nombreuses 'communautés de base, se rassemblaient pour l'Eucharistie et d'autres célébrations sacramentelles. En outre, j'accompagnais spirituellement tant des laïques que des religieux. Cette réalité consistant à travailler dans de nombreux domaines était tout à fait typique de la vie des Jésuites au Paraguay. La plupart d'entre eux ne trouvait pas cela épuisant; au contraire cela semblait faire ressortir le meilleur de chaque personne.

Lors de mes conversations avec d'autres religieux revenus en Europe après un temps passé en Amérique latine, j'ai constaté un désir commun de partager une partie de la richesse dont nous avions fait l'expérience à l'étranger, mais aussi une frustration commune face aux obstacles qui se dressaient devant nous. Quant à moi, l'un des aspects les plus difficiles de ma 'ré-inculturation' consistait à passer d'une Église du peuple regardant vers l'extérieur à une Église trop souvent caractérisée par le cléricalisme, l'introspection et, parfois, obséder par elle-même.

Je me suis rendu compte que certaines des choses que j'aimerais tant importer du Paraguay, ne fonctionneraient tout simplement pas en Irlande, et ce pour de multiples raisons. La culture et le tempérament irlandais sont très différents, et même la température rend un peu incongru la notion d'une célébration liturgique à l'extérieur! Toutefois d'autres choses peuvent aussi fonctionner. La mise sur pied d'un projet éducatif jésuite significatif dans un quartier défavorisé a remporté un succès allant au delà des attentes initiales. Le contact quotidien avec mes voisins reste une source constante d'énergie et d'inspiration, qui me rappelle mon expérience dans les bidonvilles d'Asunción. À chaque fois que je souhaite rencontrer face-à-face le peuple de Dieu, je n'ai qu'à ouvrir ma porte! Sans aucun doute, la régénération de l'Église d'Irlande et d'ailleurs en Europe s'accomplira. Il faudra un peu de démolition et de nettoyage de terrain avant qu'elle puisse émerger, mais émerger elle le fera!

Share this Post:
Publié par SJES ROME - Coordinateur de la communication in SJES-ROME
SJES ROME
Le SJES est une institution jésuite qui aide la Compagnie de Jésus à développer la mission apostolique, par sa dimension de promotion de la justice et de la réconciliation avec la création.