Préserver l’humain depuis les salles de classe : éducation et gouvernance numérique à l’ère de l’IA

Par Dr. Luis Arriaga Valenzuela, S.J.

I. Une encyclique qui traite de l’éducation

Lorsque le pape Léon XIII a publié, le 25 mai 1891, l’encyclique *Rerum Novarum*, il a choisi le 135e anniversaire de ce document, rédigé par Léon XIII, comme date de parution de cette encyclique. Ce geste constitue une déclaration de continuité prophétique. Tout comme Léon XIII avait pris position sur la question ouvrière alors que le magistère ecclésiastique ne l’avait pas encore fait avec une telle fermeté, Léon XIII se positionne sur la question numérique avec une clarté d’une grande portée. Le document aborde la gouvernance de l’IA, la dignité du travail dans la transition numérique, la désinformation, les armes autonomes et la crise du multilatéralisme. Dans son chapitre IV, il consacre en outre une section entière à l’éducation, et ce qu’il y dit peut être utile à ceux d’entre nous qui travaillent dans des établissements de formation et constitue une lecture incontournable pour ceux qui exercent leur activité dans des universités confiées à la Compagnie de Jésus.

En s’appuyant sur ce récent document ecclésiastique, la thèse proposée par cet article est la suivante : la gouvernance numérique est une responsabilité éthique incontournable pour les établissements d’enseignement. Loin d’être considérée comme une tâche technique, elle constitue un engagement qui touche à la mission, à l’organisation et aux décisions quotidiennes de toute institution qui forme des personnes en cette période historique.Magnifica Humanitaspermet d’ancrer la gouvernance numérique dans la doctrine sociale de l’Église et en fait une exigence pédagogique.

II. Les trois défis mentionnés par le Pape

Dans la partie de l’encyclique consacrée à l’éducation, le Pape distingue trois défis qu’une alliance éducative renouvelée — entre les familles, les écoles, les communautés et les institutions publiques — doit relever de toute urgence.

Le premier est de nature sociopolitique. Il persiste, affirme Léon XIV, « de fortes inégalités dans l’accès à l’éducation de base et aux études supérieures », et la numérisation les a complexifiées sans les résoudre. Les systèmes d’intelligence artificielle n’ont pas automatiquement démocratisé le savoir ; en effet, dans de nombreux contextes, ils l’ont stratifié sous de nouvelles formes. Une étude publiée en janvier 2026 dansFrontiers in Computer Sciencemontre comment les outils d’IA éducative ont tendance à favoriser les élèves des pays à revenus élevés — où les modèles sont développés et où se trouve la langue dominante des algorithmes —, ce qui perpétue des injustices structurelles antérieures à la technologie et que celle-ci amplifie lorsqu’elle fonctionne sans directives éthiques (Bulathwela et al., 2026).

Le deuxième défi est d’ordre pédagogique. Léon XIV souligne qu’une grande partie des programmes scolaires et des modèles éducatifs actuels « ont été conçus pour une autre époque » et qu’ils deviennent rapidement obsolètes. Cependant, la refonte proposée parMagnifica Humanitasexige de repenser l’organisation scolaire, les espaces, les méthodes d’évaluation et le rôle de l’enseignant. Cette observation corrobore les données del’enquête mondiale sur l’IA menée auprèsdes étudiants par le Digital Education Council(2024), qui a révélé que 86 % des étudiants universitaires utilisent déjà l’IA dans leurs études, et que 72 % espèrent recevoir une formation formelle sur son utilisation responsable, une demande à laquelle la plupart des établissements ne sont pas encore en mesure de répondre.

Le troisième défi identifié par le Saint-Père est d’ordre intellectuel et sapientiel : développer une pensée critique et créative authentique face à la surabondance d’informations et à la séduction des réponses faciles. C’est peut-être là le défi le plus profond du point de vue ignatien. Des recherches récentes en psychologie de l’éducation documentent ce qu’on a appelé « le paradoxe cognitif de l’IA dans l’éducation » : l’utilisation sans discernement d’assistants d’intelligence artificielle favorise l’«offloading cognitif» — l’externalisation de l’effort mental —, au détriment de la réflexion approfondie et de la capacité de synthèse (José et al.,Frontiers in Psychology, 2025).

Face à ces trois interpellations,Magnifica Humanitasne nous demande pas de rejeter les avancées technologiques ; elle nous invite à faire preuve de discernement. En effet, cette notion fondamentale de notre spiritualité est mentionnée environ 30 fois dans l’encyclique. Cette capacité de discernement est précisément une empreinte de la tradition ignacienne dans l’encyclique.

III. Neutre ne signifie pas juste

Magnifica Humanitasn’utilise pas le terme « biais algorithmique ». Mais lorsque Léon XIV écrit que la technologie « prend le visage de ceux qui la conçoivent, la financent, la réglementent et l’utilisent » (n° 9), et qu’il existe un risque de chercher à « tout traduire, y compris le mystère de la personne, en données et en rendements » (n° 10), il décrit avec précision ce que la recherche spécialisée appelle « l’exclusion algorithmique » : la reproduction et l’amplification des inégalités structurelles par le biais de systèmes automatisés qui opèrent sous le couvert d’une neutralité technique.

Dans le domaine de l’éducation, ce phénomène a eu des conséquences visibles. Une étude publiée en 2025 dans leWorld Journal of Advanced Research and Reviews montre que les systèmes d’IA utilisés pour les admissions, l’évaluation des acquis et la prédiction du risque de décrochage scolaire ont tendance à pénaliser systématiquement les élèves issus de communautés marginalisées, dont l’expression linguistique et culturelle ne correspond pas aux modèles dominants dans les données d’entraînement (Boateng & Boateng, 2025). Le cas le plus documenté et le plus troublant est celui des systèmes de détection du plagiat assistés par l’IA, qui identifient à tort comme générés par des machines les textes rédigés par des étudiants d’ascendance africaine plus fréquemment que ceux des étudiants blancs, en raison de biais intégrés dans les modèles (Madden et al., 2024). Il n’y a peut-être pas d’intention malveillante là-dedans, mais bien l’absence d’une responsabilité institutionnelle que personne n’a voulu assumer. Et c’est précisément cette absence que l’encyclique met en cause.

Dans la perspective de la cura personalis ignacienne, l’exclusion algorithmique pose un défi anthropologique : lorsqu’un système de tutorat intelligent ou d’analyse des risques d’ordre académique fonctionne comme un substitut — et non comme un soutien — de la relation éducative personnalisée, il réduit la personne à de simples données. La fragilité cesse d’être la condition à partir de laquelle l’humanité s’épanouit et devient une variable de risque à gérer. L’encyclique l’exprime à travers une autre image, mais avec la même clarté : éduquer ne peut être synonyme d’optimiser.

IV. La gouvernance en tant que tâche éthique

Face à ce constat, Léon XIV propose une « responsabilité partagée », articulée autour de principes qui doivent se traduire par des pratiques : « planification responsable, évaluations de l’impact humain et social, inclusion des plus fragiles, alphabétisation numérique, recherche et industrie orientées vers la justice et la paix » (n° 14). C’est précisément ce que signifie gouverner la technologie au sein d’une institution éducative : encadrer son adoption à l’aide de critères clairs et de mécanismes de responsabilisation.

Dans un long reportage paru dans le New York Times le 1er juin de cette année, Linda Kinstler, l’auteure, montre comment un système universitaire s’est associé à la société OpenAI et a acheté 500 000 licences de ChatGPT pour l’ensemble de ses étudiants, enseignants et personnel administratif, sans stratégie pédagogique claire et en pleine crise financière qui — parallèlement — avait conduit les autorités à fermer des départements et à licencier des enseignants titulaires. Ainsi, ce projet coûteux a provoqué une grave crise interne : alors que les autorités le présentaient comme une innovation et un vecteur de mobilité sociale, une grande partie du corps enseignant y voyait une imposition liée aux coupes budgétaires, aux licenciements et à l’affaiblissement de l’enseignement public. Le fait est que la décision d’adopter massivement l’IA a été prise par la hiérarchie, selon une logique d’entreprise, sans consultation de la communauté universitaire, et dans un contexte où l’affaiblissement budgétaire de l’université publique faisait apparaître l’IA davantage comme une solution d’austérité que comme un véritable pari éducatif.

Au vu d’expériences comme celle-ci, il est indispensable d’affirmer que l’adoption et l’utilisation des plateformes d’IA doivent être décidées dans des espaces de délibération. La recherche sur ces technologies appliquées dans les établissements d’enseignement supérieur a mis en évidence une approche qui s’inscrit dans la cohérence des principes de subsidiarité et de coresponsabilité revendiqués par l’encyclique : ce qu’on appelle le « modèle fédéré ». Contrairement au modèle centralisé — où une instance dirigeante décide de tout — et au modèle distribué — où chaque unité agit en toute autonomie —, ce modèle établit des garanties éthiques générales et permet, sur cette base, à chaque unité d’expérimenter, de mener des projets pilotes et de s’adapter, à condition de rendre compte des résultats et d’assumer ses responsabilités devant la communauté. Ce modèle n’est pas nécessairement coûteux en termes budgétaires, mais il l’est en termes de volonté institutionnelle.

Dans la pratique, une gouvernance numérique éthiquement responsable au sein d’une université de tradition jésuite devrait inclure, au minimum : un comité interdisciplinaire composé de représentants des milieux universitaires, technologiques, juridiques, éthiques et étudiants ; un ensemble de principes directeurs définissant quelles utilisations de l’IA sont inacceptables, lesquelles nécessitent une supervision et lesquelles peuvent être adoptées avec une relative autonomie ; un système de classification des risques pour chaque initiative, notamment en ce qui concerne les populations vulnérables ; et un protocole de mise à l’essai préalable à toute généralisation. L’Association internationale des universités jésuites (IAJU) a précisément identifié ces éléments lors de son Assemblée de Bogotá en 2025, où la question de l’IA dans l’enseignement supérieur jésuite a occupé le centre du débat institutionnel. Dans ce contexte, l’encyclique vient approfondir les préoccupations déjà soulevées.

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Image : Assemblée IAJU 2025 par la Pontificia Universidad Javeriana – 1er juillet 2025.

En référence à la séance plénière « Intelligence artificielle : bénéfices et défis », organisée le 2 juillet à la Pontificia Universidad Javeriana, au cours de laquelle des responsables d'universités jésuites du monde entier se sont réunis pour réfléchir aux profondes transformations que l'intelligence artificielle entraîne dans le domaine de l'éducation.

V. Ce qu’offre l’école

Il convient de citer une phrase tirée deMagnifica Humanitas: l’école « n’est pas appelée à courir après la vitesse du monde numérique, mais à offrir ce que le numérique ne peut donner à lui seul : du temps partagé pour apprendre et des relations fiables » (chapitre IV). Cette affirmation constitue un engagement en faveur de la nature même de l’éducation.

Le document du Vaticanintitulé « Antiqua et Nova» (Dicastère pour la doctrine de la foi et Dicastère pour la culture et l’éducation, janvier 2025) l’avait déjà anticipé : l’IA peut imiter et simuler l’être humain, mais elle est dépourvue de conscience morale, d’empathie et de capacités affectives, relationnelles ou spirituelles.Magnifica Humanitasle confirme du point de vue de la doctrine sociale : la grandeur de l’éducation réside dans sa vocation à accompagner la personne dans le processus qui consiste à se forger une identité humaine. C’est là le bien que les institutions éducatives ont le devoir de préserver, précisément parce que la logique du marché numérique ne le fera pas à leur place.

C’est pourquoi les quatre objectifs éducatifs que le Pape formule dans l’encyclique — éduquer à la sobriété et au sens des limites ; à la reconnaissance du droit de l’autre et des générations futures ; à la liberté et à la responsabilité ; et au sens de la transcendance et du bien commun — font écho à ce que la pédagogie ignatienne défend depuis des siècles.

VI. Une responsabilité qui ne peut être déléguée

Magnifica Humanitas nous adresse — en particulier à ceux d’entre nous qui œuvrent dans le domaine de l’éducation, dans la tradition de la foi et de l’engagement en faveur de la justice — une interpellation très enrichissante. Elle nous invite à gouverner l’IA avec sagesse : à construire des structures qui protègent la dignité des plus vulnérables ; à former des personnes capables de réfléchir et de décider ; et à veiller à ce que l’organisation même de nos institutions soit cohérente avec ce que nous enseignons.

Ainsi, la gouvernance numérique ne se limite pas à une tâche technique à résoudre au moyen de budgets colossaux destinés à l’acquisition de serveurs et de plateformes. Il s’agit d’une responsabilité qui traverse l’organisation et la culture institutionnelle. Une responsabilité qui — à l’image de Néhémie proposée par le Pape — exige que chaque acteur de la communauté universitaire prenne en charge sa partie de mur : les dirigeants, dans la conception des politiques ; le corps enseignant, dans la révision de ses méthodes ; les étudiants, dans l’utilisation réfléchie des outils ; et l’institution dans son ensemble, dans la mise en place de mécanismes de rendu comptes qui garantissent qu’aucun algorithme ne décide, en son nom, qui mérite de s’épanouir et qui n’y a pas droit.

Références :

Auteur

Luis Arriaga Valenzuela, S.J., est prêtre jésuite, juriste et docteur en sciences de l’éducation. Né à Tijuana, il a consacré une grande partie de sa vie à l’enseignement, à la recherche et à la défense des droits humains. Depuis janvier 2022, il est recteur de l’Universidad Iberoamericana Ciudad de México et de l’Universidad Iberoamericana TijuanaIl a étudié le droit, la théologie et la philosophie au Mexique et aux États-Unis, avant d’effectuer un séjour postdoctoral à l’Université Stanford. Parallèlement à ses responsabilités universitaires, il publie régulièrement des réflexions sur les droits humains, la justice sociale et l’éducation. En 2025, l’Université de Georgetown lui a décerné le titre de docteur honoris causa.

Crédits de l’image de couverture : (Publié le : 28 juin 2024) Jeunes participantes travaillant ensemble lors du camp de programmation organisé par l’initiative African Girls Can Code au Centre de transformation numérique de la GIZ à Kigali, au Rwanda, en avril 2024. Photo : ONU Femmes.

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