Ce que j’ai appris des personnes et des communautés vulnérables
Mon travail en coopération pour le développement a commencé il y a plus de vingt ans. Toutefois, j’avais auparavant été bénévole dans des situations de développement et cela m’avait permis de faire l’expérience de ce qu’on appelle la «rencontre» avec les réalités des personnes souffrant de la pauvreté et de l’exclusion. Je me souviens qu’il y a plusieurs années, je suis allée en Inde pendant un été afin de travailler avec les Missionnaires de la charité. Cette expérience m’a tellement apporté que j’y suis retourné pendant cinq étés successifs en y ajoutant aussi des expériences à Madrid.
J’ai expérimenté un processus de rapprochement avec la réalité des personnes pauvres et marginales; un processus qui m’a transformé. Peut-être pas de manière visible ou dramatique, mais ces expériences ont changé ma vie et ma carrière; je suis passé d’un cabinet d’avocats en droit du travail à une intégration dans une organisation de coopération pour le développement.
J’ai appris bien des choses avec les pauvres et les marginaux. Des choses qui se sont confirmées au cours des années. La première chose que j’ai apprise peut sembler paradoxale: les personnes pauvres et marginalisées, bien que souvent analphabètes, possède une sagesse très profonde. Non pas une sagesse académique, de connaissances ou culturelle, mais une sagesse bien enracinée, vitale et essentielle. Sur le plan de la foi nous pourrions citer l’Évangile de Mathieu : Ce que Dieu a caché aux sages et aux intelligents, il l’a manifesté aux plus petits. La compréhension du projet de Dieu- l’amour de Dieu qui se transforme en amour pour son prochain- se manifeste à travers les paroles et les actions de Jésus, lequel se révèle de manière particulière aux plus petits, à ceux et celles qui théoriquement ne savent pas, ceux et celles que le monde rejette… C’est ce que j’ai pu constater à de multiples occasions et qui se manifeste à travers la solidarité et l’aide offertes par les personnes pauvres et marginales. Cette sagesse se révèle dans la manière et les solutions créatives qu’elles trouvent pour répondre à leurs difficultés et leurs défis.
La seconde intuition ou leçon que j’ai apprise a été la découverte de l’immense force et résilience des personnes et communautés marginalisées. Je suis allée dans des villages très pauvres et éloignées, en Asie ou en Amérique latine, en Inde après le tremblement de terre du Gujarat ou après le tsunami et j’ai pu voir la capacité à se battre, l’énorme résilience de la population capable d’affronter l’adversité dans des conditions extrêmes. C’est un cri de dignité, c’est la vie même qui ouvre un passage, en dépit de tout et qui l’emporte sur la mort.
La troisième chose que j’ai apprise relie les deux premières. Ce que j’ai appris sur un plan plus personnel c’est qu’aux frontières du monde, quand nous allons à la rencontre des personnes qui souffrent, nous connectons davantage avec nous-mêmes, au plus profond, au plus intime de ce qu’il y a de meilleur en nous. J’aime penser que nous sommes reliés à ceux et celles pour qui nous avons été appelés. Il est important de relier ce qui se passe dans notre monde intérieur avec ce qui se passe à l’extérieur, avec notre propre interprétation du monde- interpellé par ces rencontres- et avec la défense des droits, si souvent violés, des personnes et des personnes marginalisées.
La quatrième chose que j’ai apprise découle de plus de vingt ans de travail au sein de plusieurs institutions, dont une douzaine d’années avec des organisations jésuites et plus récemment avec le Secrétariat pour la justice sociale et l’écologie. J’ai la conviction profonde que le travail pour la justice nécessite une réponse globale. La transformation sociale requiert une action directe, mais pour transcender le local, il faut un travail plus structurel. Pour cela, il nous faut procéder à l’analyse et échanger sur les causes de la pauvreté, de l’inégalité et de l’exclusion de millions de personnes à partir de la perspective de ces mêmes personnes; il faut mondialiser la solidarité et les justes causes, universaliser la lutte pour les droits et les amener sur la place publique afin de générer des changements structurels et durables. Et ce sont les personnes pauvres et marginalisées qui doivent orienter notre action.